Deux mains ouvertes, paumes vers le ciel, posées sur les genoux d'une personne assise, lumière douce du matin

Le souffle ne prend jamais parti

7 min de lecture

Un cours de yoga, et une consigne absurde

La première fois qu'on montre la respiration alternée, on a souvent envie de rire. Un cours de yoga, une salle qui sent l'encens bon marché, et cette consigne : poser le pouce contre une narine et respirer par l'autre. Puis changer de côté. Puis recommencer.

Ça paraît absurde. On est venu se détendre, pas se boucher le nez avec sa propre main comme un gamin qui se pince avant de sauter dans l'eau.

Et puis on essaie, par politesse. Inspirer à gauche, fermer, expirer à droite. Inspirer à droite, fermer, expirer à gauche. Au bout de deux minutes, il se passe souvent une chose inattendue : on n'est plus en train de penser. Pas apaisé, pas planant, simplement occupé. L'attention a quelque chose de minuscule à suivre, et elle s'y pose.

Les professeurs de yoga résument parfois l'exercice d'une phrase : « On ne cherche pas à mieux respirer. On cherche à ne pas toujours respirer du même côté. » Sur le moment, ça sonne comme une de ces formules vaporeuses qu'on entend dans ce genre de salle. Il faut souvent des mois pour soupçonner qu'elle ne parle peut-être pas que du nez.

Beaucoup de pratiquants ressortent du cours sans trop y croire, et gardent pourtant le geste. Pas tous les jours, pas en méthode. Mais il revient, les soirs où la tête tourne en rond. C'est en le refaisant, des mois durant, qu'on finit par comprendre ce qu'il apprend. Et ça n'a pas grand-chose à voir avec la respiration.

Aucun côté n'est jamais tout à fait ouvert

Voici une chose que peu de gens savent : nos deux narines ne sont presque jamais ouvertes de la même façon au même moment.

À tout instant, l'une laisse passer l'air plus librement que l'autre. Quelques heures plus tard, ça s'inverse. Ce balancement porte un nom, le cycle nasal, et il a été mesuré précisément : dans une étude parue dans PLoS One en 2016, des chercheurs ont suivi le souffle de trente-trois personnes pendant vingt-quatre heures et observé que, à l'éveil, ce basculement se produit en moyenne toutes les deux heures environ. Ce n'est pas une panne. C'est le fonctionnement ordinaire d'un corps vivant, piloté par le système nerveux autonome, celui-là même qui règle le cœur et la digestion sans nous demander notre avis.

Autrement dit, l'asymétrie est la règle. Notre respiration n'est pas un état stable et symétrique qu'un dérèglement viendrait troubler. Elle penche, sans cesse, d'un côté puis de l'autre.

C'est étrangement consolant. Quand on cherche un équilibre figé, une sorte de centre parfait où se tenir, on découvre que son propre nez ne le fait jamais. Il n'attend pas d'être parfaitement réglé pour fonctionner. Il oscille, et c'est très bien ainsi. L'équilibre intérieur par l'air aux narines n'est pas un point d'arrivée : c'est ce mouvement de bascule lui-même.

Se traiter avec bienveillance, ce n'est pas faire taire la voix dure : c'est lui couper la parole assez longtemps pour qu'une voix plus tendre passe à son tour.

Donner un tour à ce qu'on néglige

C'est là que la respiration alternée a cessé d'être un exercice de yoga pour devenir autre chose.

Quand on s'en veut, et ça arrive souvent, on ne se traite pas de façon symétrique. Une partie parle fort : celle qui juge, qui liste les erreurs, qui a toujours un reproche prêt. L'autre, celle qui pourrait répondre avec un peu de douceur, reste presque muette. On respire, métaphoriquement, par une seule narine. Toujours la même. Celle de la critique.

Un fin rideau de lin soulevé par un courant d'air à une fenêtre entrouverte, lumière du jour, appui en bois usé
L'air ne force rien : il passe par le côté qu'on lui laisse, puis par l'autre.

La respiration alternée fait, dans le corps, le geste exact qu'on n'arrive pas à faire dans sa tête : elle ferme un instant le côté trop ouvert, et laisse passer l'air par celui qu'on délaisse. Elle ne supprime pas la narine dominante. Elle lui demande juste d'attendre, le temps que l'autre respire à son tour.

La bienveillance envers soi ressemble sans doute à ça. Ce n'est pas faire taire la voix dure. C'est lui couper la parole assez longtemps pour qu'une voix plus tendre puisse en placer une. Donner un tour. Rétablir, non pas un silence, mais une alternance. D'autres décrivent cette même bascule en cherchant où la bienveillance se loge dans le corps plutôt que dans les bonnes intentions. Et c'est bien d'un endroit qu'il s'agit, pas d'une idée. La version la plus douce de ce geste, celle qui adresse des vœux de paix à soi puis aux autres, prolonge le mouvement : ces souhaits commencent sous la peau, jamais dans la seule volonté.

La version invisible, sans rituel

Avec le temps, on finit par abandonner la main.

Poser le pouce sur le nez, ça passe dans une salle de yoga, mais pas dans un open space ni dans une rame de métro. Reste la version invisible : on laisse les deux narines tranquilles et on imagine le souffle passer à gauche, puis à droite. On inspire en suivant mentalement l'air qui monte d'un côté, on expire en l'accompagnant qui redescend de l'autre. Personne ne voit rien. À l'intérieur, le balancement est le même.

Prenez un soir où tout s'est empilé (un projet repoussé, une dispute idiote, trop peu de sommeil) et où vous tournez dans le lit avec cette voix qui refait le procès de la journée. Pas la force de méditer « pour de bon ». Alors juste ça : à gauche, à droite, à gauche. Une quinzaine d'allers-retours. Personne n'est foudroyé par le calme, mais la voix baisse souvent d'un cran, et le sommeil finit par venir.

Un mot d'honnêteté ici, parce que le sujet attire les promesses exagérées. Une étude contrôlée de 2017, publiée dans BioMed Research International, a testé quinze minutes de respiration alternée sur l'anxiété avant une prise de parole en public : les chercheurs n'ont relevé qu'une tendance, sans effet statistiquement net, et ont eux-mêmes appelé à des travaux plus larges. Ce geste n'est pas un médicament. Si l'on veut creuser ce que la science dit vraiment de l'attention portée au passage de l'air, cette lecture plus complète reste, elle aussi, prudente. Une petite béquille douce, utile certains soirs, sans plus de prétention que ça.

Le côté qu'on oublie

Il y a des soirs où ça ne marche pas, et autant le dire.

Quand on est enrhumé, la respiration alternée devient une farce : une narine est bouchée pour de bon, et le bel équilibre tombe à l'eau. Et dans les moments d'angoisse vive, concentrer l'attention sur le souffle peut produire l'inverse de ce qu'on espère : au lieu d'apaiser, ça braque le projecteur sur une sensation déjà désagréable. Ces soirs-là, mieux vaut un geste plus charnel, comme revenir à ce que les doigts savent quand la tête déraille, ou simplement bouger, appeler quelqu'un, sortir.

Mais les autres soirs, les soirs ordinaires de tête trop pleine, le petit balancement fait son travail. Il ne rend personne meilleur. Il ne corrige rien. Il rappelle juste à l'attention qu'il existe un autre côté que celui où elle s'est coincée.

C'est peut-être ça, au fond, que dit la consigne du cours de yoga sans le savoir. Se traiter avec bienveillance, ce n'est pas trouver le bon côté et y rester. C'est se souvenir, encore et encore, de redonner un tour à celui qu'on avait oublié de respirer.

Questions fréquentes

Combien de temps faut-il pratiquer la respiration alternée pour sentir un effet ?
Quelques minutes suffisent pour occuper l’attention : dès deux minutes, le mental a quelque chose de minuscule à suivre et cesse de tourner en rond. Un soir difficile, une quinzaine d’allers-retours peuvent déjà faire baisser la voix intérieure d’un cran. Il ne faut pas en attendre un calme foudroyant, plutôt une décrue progressive.
Peut-on faire la respiration alternée sans les mains ?
Oui, en version invisible : on laisse les deux narines tranquilles et on imagine le souffle passer à gauche, puis à droite, en suivant mentalement l’air qui monte d’un côté et redescend de l’autre. Personne ne voit rien, et le balancement intérieur est le même. C’est la version praticable en open space, dans le métro ou au lit.
Qu’est-ce que le cycle nasal ?
C’est le balancement naturel de l’ouverture des narines : à tout instant, l’une laisse passer l’air plus librement que l’autre, puis ça s’inverse. Une étude parue dans PLoS One en 2016, qui a suivi trente-trois personnes pendant vingt-quatre heures, a observé qu’à l’éveil ce basculement se produit en moyenne toutes les deux heures environ. Ce n’est pas une panne mais le fonctionnement ordinaire du corps, piloté par le système nerveux autonome.
La respiration alternée réduit-elle vraiment l’anxiété ?
La science reste prudente. Une étude contrôlée de 2017, publiée dans BioMed Research International, a testé quinze minutes de respiration alternée sur l’anxiété avant une prise de parole en public : les chercheurs n’ont relevé qu’une tendance, sans effet statistiquement net, et ont appelé à des travaux plus larges. C’est une béquille douce pour les soirs de tête trop pleine, pas un médicament.
Quand vaut-il mieux éviter la respiration alternée ?
Quand on est enrhumé, une narine bouchée transforme l’exercice en farce. Et dans les moments d’angoisse vive, concentrer l’attention sur le souffle peut braquer le projecteur sur une sensation déjà désagréable et produire l’inverse de l’apaisement recherché. Ces soirs-là, mieux vaut un geste plus concret : toucher, bouger, appeler quelqu’un, sortir.

Sources

  1. Measuring and Characterizing the Human Nasal Cycle (PLoS One) — Kahana-Zweig et al., 2016
  2. Effect of Alternate Nostril Breathing Exercise on Experimentally Induced Anxiety in Healthy Volunteers (BioMed Research International) — Kamath, Urval & Shenoy, 2017