
Comment pardonner à ses parents : Leïla, 39 ans, quatre mois plus tard
J’ai passé six semaines à essayer de pardonner. Le jour où j’ai arrêté de vouloir, quelque chose a bougé sans moi.
Janvier 2026 : la liste qu’elle relisait dans le train
Le déclencheur n’a rien de spectaculaire. Un repas de Noël, une remarque de sa mère sur son poids devant ses enfants, et la sensation très nette d’avoir onze ans à nouveau. Leïla est rentrée en voiture sans parler.
Les semaines suivantes, elle a pris l’habitude de dresser mentalement la liste, toujours la même, dans le train de 7 h 42 : les phrases, les silences, les fois où sa mère avait choisi son frère. Cette liste, elle la connaissait par cœur, et elle la relisait quand même quatre matins sur cinq. Trente-cinq minutes de trajet, dont une bonne vingtaine passées dans une scène de 1997.
Elle savait que c’était mauvais pour elle. Ce genre de savoir ne suffit jamais.
En janvier, elle a fini par mettre un mot dessus, sur les conseils d’une collègue : elle avait besoin de pardonner. La formule lui a paru juste. Elle l’a prise comme un objectif, avec la même méthode que pour ses dossiers, c’est-à-dire une échéance et des étapes.
Six semaines à vouloir décider, et rien qui bouge
Elle a acheté deux livres. Elle a écrit une lettre qu’elle n’a pas envoyée, ce qui lui a fait du bien pendant trois jours. Elle a essayé la phrase devant le miroir, « je te pardonne, maman », et s’est trouvée ridicule au bout de deux fois.
Surtout, elle a essayé de ne plus y penser. C’est la partie qui a le plus mal tourné. Chaque fois que la scène du repas revenait, elle se disait qu’elle avait décidé de tourner la page, donc qu’elle n’avait pas à y repenser, donc qu’elle s’y prenait mal. Au bout d’un mois, elle en voulait à sa mère et elle s’en voulait à elle-même, ce qui faisait deux problèmes au lieu d’un.
Contrairement à ce qu’on lit souvent, l’erreur n’était pas de manquer de sincérité. Elle était sincère. L’erreur était de traiter une émotion comme une décision, et de compter les jours. Un travail de pardon envers une personne qui nous a fait du mal commence rarement par la volonté de pardonner ; il commence par regarder ce qui reste coincé.
Campbell-Sills et ses collègues (2006) ont comparé deux consignes chez des personnes anxieuses ou déprimées à qui l’on montrait un film pénible : supprimer ses émotions, ou les accepter. Les deux groupes rapportaient à peu près la même détresse sur le moment, mais le groupe « suppression » gardait un rythme cardiaque plus élevé et rapportait davantage d’émotions négatives ensuite. Faire taire coûte, et facture plus tard.
Faut-il pardonner à ses parents pour aller mieux ?
Non, et cette question mérite d’être posée avant les techniques, parce qu’une bonne partie de la souffrance des gens qui « n’y arrivent pas » vient de l’injonction elle-même.
Ce qui abîme, dans une vieille rancœur familiale, c’est le temps passé à la rejouer. Vous pouvez aller nettement mieux sans jamais prononcer le mot pardon, simplement en cessant de repasser la scène quatre matins sur cinq. C’est d’ailleurs l’angle que nous avons pris ailleurs, sur la façon de desserrer la rancune sans passer par le pardon.
Leïla a mis un moment à s’autoriser ça. Elle avait l’impression que renoncer au mot revenait à renoncer à sa mère.
C’est l’inverse qui s’est produit. Le jour où l’objectif est tombé, il est resté une pratique beaucoup plus modeste, sans échéance, et sans note à la fin de la semaine.
Mars : deux minutes par jour à laisser passer
La consigne qu’elle s’est donnée tient en une image, empruntée à une séance guidée : la rivière. On s’assoit, on respire normalement, et chaque pensée qui arrive est traitée comme un objet qui flotte : on la voit passer, on ne la sort pas de l’eau, on ne la pousse pas non plus. La scène du repas de Noël a le droit de venir. Elle a aussi le droit de repartir sans qu’on l’ait résolue.

Deux minutes, dans le train, à la place de la liste. Pas dix, parce que dix, elle ne les aurait pas faites.
Les premiers jours ont été franchement désagréables. En cessant de refouler, elle a d’abord senti la colère mieux qu’avant, ce qui est une étape prévisible et pas un raté : c’est le même mouvement que celui décrit dans notre guide sur l’art d’accueillir ses émotions sans les subir. Vers la troisième semaine, elle a remarqué autre chose. Certains matins, la scène venait, restait quinze secondes, et s’en allait avant Vitré.
Elle n’a rien décidé ce jour-là. Elle a juste constaté que le train était devenu un train.
Fin avril : ce qui a changé, et ce qui n’a pas changé
Quatre mois après le repas de Noël, Leïla parlait à sa mère au téléphone environ deux fois par mois, comme avant. Sa mère n’a jamais évoqué la remarque, et ne s’est pas excusée. Rien de ce qui dépendait d’elle n’a bougé.
Ce qui a changé tient en trois observations qu’elle a notées elle-même : les trajets du matin ne servent plus à ça, une remarque au téléphone ne lui coûte plus la soirée entière, et elle a cessé de se demander si elle avait pardonné. La question ne se pose plus dans ces termes.
Est-ce du pardon ? Elle dit ne pas savoir, et que ça lui est égal.
Il reste des jours mauvais, en général quand elle est fatiguée ou quand sa fille de onze ans lui rappelle quelque chose. Les mauvais jours ne sont pas des rechutes. Ils sont la forme normale de ce travail, un peu comme le rituel de la phrase de compassion adressée à soi, qui ne s’installe pas non plus en ligne droite. Pour qui remonte plus loin que l’adolescence, ce chemin croise souvent celui du retour vers l’enfant qu’on a été.
Quand pardonner n’est pas le bon objectif
Cette approche ne convient pas à tout le monde, et il faut le dire sans détour.
Quand la relation reste nuisible aujourd’hui, la question n’est pas d’apaiser son ressenti mais de se protéger. McNulty (2011) a suivi de jeunes mariés pendant leurs quatre premières années : chez les conjoints les plus enclins à pardonner, l’agression psychologique ou physique du partenaire restait stable, là où elle diminuait chez les moins enclins à pardonner. L’étude porte sur des conjoints, pas sur des parents, et on n’en tire pas une loi. Elle rappelle au moins qu’un pardon donné trop vite peut retirer à l’autre les conséquences qui le décourageraient de recommencer.
Deux autres cas demandent un accompagnement plutôt qu’un exercice : les situations de maltraitance ou de violence dans l’enfance, et les moments où le simple fait de laisser venir les souvenirs déclenche des reviviscences ou des attaques de panique. Là, laisser passer ne suffit pas, et un psychologue formé au psychotraumatisme fera un travail que deux minutes de respiration ne feront pas.
Pour les autres, il n’y a pas de mot de la fin, juste un renversement d’ordre : on ne pardonne pas pour arrêter de ruminer, on arrête de ruminer et on voit, des mois plus tard, ce qui reste de la rancœur.
Questions fréquentes
- Peut-on pardonner à ses parents sans reprendre contact ?
- Oui, et les deux questions sont indépendantes. Cesser d’en vouloir à quelqu’un relève de votre vie intérieure ; décider de le revoir, de lui parler ou de garder ses distances relève de votre sécurité et de vos limites. Beaucoup de gens apaisent la rancœur tout en maintenant un contact réduit, ou nul.
- Faut-il attendre des excuses pour pardonner à ses parents ?
- Des excuses aident, et leur absence n’interdit rien. Attendre une reconnaissance qui ne viendra peut-être jamais revient à confier son apaisement à quelqu’un qui n’en veut pas. Si vous les attendez encore, dites-le-vous clairement plutôt que de vous reprocher de ne pas y arriver : c’est une attente légitime, pas un défaut de volonté.
- Comment pardonner à un parent décédé ?
- La conversation ne se fera pas, ce qui rend le travail plus solitaire mais pas impossible. Écrire une lettre qu’on n’enverra pas, ou parler à voix haute pendant une marche, sert à formuler ce qui n’a jamais été dit. Le regret d’avoir manqué la réconciliation se travaille souvent mieux avec un thérapeute qu’en solitaire.
- Combien de temps faut-il pour pardonner à ses parents ?
- Il n’y a pas de durée standard, et les récits en semaines sont trompeurs. Dans le cas rapporté ici, six semaines n’ont rien donné et quelque chose s’est déplacé au bout de quatre mois. Une blessure ancienne, répétée pendant l’enfance, demande généralement plus de temps qu’une offense unique à l’âge adulte.
- Est-ce grave de ne pas arriver à pardonner à ses parents ?
- Non. Le pardon n’est pas une obligation morale ni une condition d’équilibre psychique : ce qui pèse sur le bien-être, c’est surtout la rumination, pas l’absence d’étiquette « pardon ». On peut aller nettement mieux en cessant de rejouer les scènes, sans jamais se dire qu’on a pardonné.
Sources
- Forgiveness, health, and well-being: a review of evidence for emotional versus decisional forgiveness, dispositional forgivingness, and reduced unforgiveness — Worthington, Witvliet, Pietrini & Miller, 2007
- Effects of suppression and acceptance on emotional responses of individuals with anxiety and mood disorders — Campbell-Sills, Barlow, Brown & Hofmann, 2006
- The dark side of forgiveness: the tendency to forgive predicts continued psychological and physical aggression in marriage — McNulty, 2011



Comment pardonner à ses parents ?
On commence par ce qui est à portée de main : cesser de rejouer la scène dans sa tête, et accueillir la colère quand elle monte au lieu de la faire taire. Le sentiment de pardon, lui, ne s’ordonne pas. Il arrive plus tard, parfois après des mois, parfois jamais tout à fait. Ce n’est pas un échec.
La recherche sépare deux choses que le mot « pardon » mélange. Worthington et ses collègues (2007) appellent pardon décisionnel l’intention de ne plus se venger ni fuir l’autre : cela tient en une phrase et se prend un mardi soir. Le pardon émotionnel est autre chose, le remplacement lent de la rancœur par de l’indifférence ou de la compassion. C’est celui-là qu’on essaie d’obtenir en serrant les dents, et c’est exactement celui qui refuse d’obéir.
Ce qui suit n’est pas un protocole. C’est un cas : Leïla, 39 ans, gestionnaire dans une mutuelle à Rennes, qui a passé l’hiver 2026 à vouloir pardonner à sa mère et n’a rien senti bouger avant d’abandonner l’objectif.