Chaussures de cuir usées et deux pieds nus posés sur un parquet, vus de dessus — l'ancrage corporel avant d'entrer en classe
défusion cognitiveconnexion au corps méditationancrage corporel penséespensées intrusivesthérapie acceptation engagementrécit méditation

Karim, 41 ans, et la phrase qu'il prenait pour la vérité

Par L'équipe Zenvy6 min de lecture
« Je l'entends toujours, « je ne suis pas fait pour ça ». Mais maintenant c'est une phrase qui passe, pas un bulletin de notes sur moi. Et mes pieds sont posés par terre. »

Le dimanche soir, la phrase arrive toujours

Karim corrige des copies à la table de la cuisine, un dimanche de février 2025. Le thé a refroidi dans la tasse, à côté de la pile de cahiers. Il est 21 heures. Demain, deux classes de seconde et une de terminale, et la phrase qu'il connaît par cœur se présente sans qu'il l'appelle : « je ne suis pas fait pour ça. »

Ce n'est pas une question. C'est un constat.

Karim enseigne l'histoire-géographie depuis quinze ans dans un lycée de la banlieue lyonnaise. Vu de l'extérieur, c'est un prof solide : ses élèves l'aiment bien, ses collègues le trouvent posé, ses rapports d'inspection sont corrects. Vu de l'intérieur, chaque dimanche soir ressemble à un tribunal où il est à la fois l'accusé et le seul témoin.

La phrase s'est installée il y a longtemps. Au début, elle apparaissait après une heure de cours ratée. Puis elle est devenue météo de fond : présente même les bons jours, juste un peu plus basse.

Il a tenté de la combattre. On lui avait conseillé les affirmations positives — se répéter « je suis un bon enseignant » devant le miroir. Ça n'a pas tenu trois matins. « J'avais l'impression de mentir à voix haute. Plus je me disais que j'étais bon, plus une autre voix répondait : tu vois bien que tu dois te le dire. »

En février 2025, une psychologue scolaire croisée en salle des profs lui parle d'une autre approche. Ne pas combattre la pensée. Ne pas la croire non plus. Juste changer la manière de la tenir.

Tasse de thé refroidie et pile de cahiers d'élèves sur une table de cuisine la nuit, éclairée par une lampe chaude
La table de la cuisine, un dimanche de février. Le thé refroidit pendant la correction des copies.

Semaine 1 — ajouter quatre mots devant

La consigne tient en une phrase. Quand « je ne suis pas fait pour ça » se présente, ne rien faire d'autre que la précéder de quatre mots : « je remarque que je pense que je ne suis pas fait pour ça. »

C'est tout.

Karim trouve ça mécanique, presque bête. Il le fait quand même, le dimanche soir et avant d'entrer en classe. Les premiers jours, aucun effet : la phrase rallongée reste une phrase.

Cette étape porte un nom en thérapie d'acceptation et d'engagement : la défusion cognitive. Le but n'est pas de remplacer une pensée négative par une pensée positive — c'est la logique des affirmations, et elle se retourne souvent contre soi. C'est de changer son statut : la faire passer d'« une vérité sur moi » à « un événement mental qui traverse ». La même bascule que regarder les pensées passer comme des nuages, sauf qu'ici on n'observe pas le ciel — on étiquette une phrase précise, au moment où elle mord.

Au bout d'une semaine, une seule chose à signaler. Pas un soulagement : une micro-distance, large d'un demi-millimètre.

Semaine 3 — la défusion descend dans les pieds

La fissure ne s'élargit pas toute seule. Pendant deux semaines, la phrase rallongée reste une opération de tête, et la tête sait très bien argumenter contre elle-même. « Je remarque que je pense que… oui, mais quand même, regarde l'heure d'hier. » Le mental reprend la main en trois secondes.

Le changement arrive par le bas.

Un matin, devant la porte de sa salle, Karim attend que la sonnerie libère le couloir. Par habitude récente, il prononce intérieurement sa phrase. Mais cette fois, il sent aussi ses pieds. Le poids de son corps dans ses chaussures, la pression des semelles sur le lino, les talons un peu plus lourds que les orteils. Il ne l'a pas décidé. C'est venu en même temps que les mots.

Quelque chose tient mieux.

« Tant que c'était dans la tête, la pensée et le commentaire se battaient sur le même terrain. Dès que j'ai eu les pieds quelque part, il y avait un troisième point. La pensée d'un côté, moi qui la remarque de l'autre, et le sol en dessous des deux. »

Ce détail n'a rien d'accessoire. La défusion purement verbale reste fragile parce qu'elle se joue dans le langage, là où la pensée critique est chez elle. Lui adjoindre un appui corporel — le poids, le contact, le souffle — change l'échelle : on ne raisonne plus contre une phrase, on revient à une sensation qui, elle, ne se discute pas. Sentir le poids du corps soutenu par le sol donne à l'attention un point d'appui que les mots seuls n'offrent pas.

Karim cesse presque de soigner la formulation. Parfois il ne dit que « tiens, la phrase » et il sent ses pieds. Ça suffit.

Semaine 5 — le jour où ça n'a pas marché

Le jeudi 17 avril 2025, un cours dérape. Un élève de première le prend à partie devant la classe, sur un ton que Karim encaisse mal. Le reste de l'heure se passe en pilotage automatique. Le soir, à la table de la cuisine, la phrase ne se contente pas de passer : elle s'installe, elle s'étale, elle apporte des preuves.

Karim essaie sa technique. Les pieds, les quatre mots, le souffle. Rien ne se décolle.

« Ce soir-là, ça n'a pas marché. La pensée était trop forte, j'étais trop remué. J'ai cru que tout l'exercice était bidon. »

C'est une limite réelle, et il faut la dire : la défusion ne fonctionne pas comme un interrupteur, surtout quand le système nerveux est encore en alerte. Quand on est submergé, demander à l'esprit de prendre du recul revient à demander à quelqu'un qui se noie d'observer l'eau. Dans ces moments, mieux vaut d'abord laisser le corps redescendre — par l'expiration longue, par un relâchement du visage et de la mâchoire — avant d'espérer la moindre distance avec une pensée.

Le lendemain matin, sans rien forcer, Karim retrouve ses pieds devant la porte de la salle. La phrase est encore là, mais redevenue maniable. Ce qui l'a frappé, ce n'est pas l'échec de la veille. C'est qu'il n'a pas eu à repartir de zéro.

Ce qui reste, six semaines plus tard

Karim n'enseigne pas mieux qu'avant. Il le précise lui-même, sans fausse modestie. Ses cours sont les mêmes, ses doutes aussi, et la phrase n'a pas disparu.

Ce qui a changé tient dans le statut qu'il lui accorde.

« Je l'entends toujours, "je ne suis pas fait pour ça". Mais maintenant c'est une phrase qui passe, pas un bulletin de notes sur moi. Et mes pieds sont posés par terre. »

Il a aussi remarqué un effet de bord qu'il n'attendait pas. À force de revenir au corps pour décoller des pensées, il y revient à d'autres moments — en attendant le bus, en surveillant un contrôle. Une attention plus simple, moins bavarde. La frontière entre l'exercice et le reste de la journée s'est estompée, comme quand on apprend à se tourner vers son propre corps avec un peu de chaleur plutôt que de le traiter en simple support.

La défusion cognitive, pour Karim, ne ressemble pas à une victoire sur ses pensées. Plutôt à un déménagement discret : la même phrase, le même appartement mental, mais elle n'occupe plus le bureau central. Elle a une chambre, au fond du couloir, et la porte reste entrouverte.

Il corrige toujours ses copies le dimanche soir. Le thé refroidit toujours.

Mais il sent ses pieds.