Deux mains croisées au repos sur un pull en maille crème, geste doux pour se réconcilier avec son corps
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Se réconcilier avec son corps : commencer par lui dire merci

Naïma BerthierNaïma Berthier7 min de lecture

Se réconcilier avec son corps, c'est arrêter de lui faire la guerre

Se réconcilier avec son corps, ce n'est pas apprendre à aimer son reflet du jour au lendemain. C'est arrêter de le traiter comme un adversaire à corriger. On passe d'un corps qu'on juge en croisant une vitrine à un corps qu'on habite, en commençant par ce qu'il fait pour nous plutôt que par ce à quoi il ressemble.

Longtemps, j'ai cru que la paix viendrait le jour où je m'aimerais enfin dans le miroir. J'attendais un basculement, une case à cocher. Il n'est jamais venu, et pour cause : je m'étais trompée de porte.

Un matin de février 2025, en accompagnant une personne en séance, je me suis entendue dire une phrase que je ne m'appliquais pas à moi-même. « Vous n'avez pas à aimer votre corps aujourd'hui. Vous pouvez juste cesser de le combattre. » En la prononçant, j'ai senti mes propres épaules redescendre d'un cran. La réconciliation ne commence pas par l'amour, elle commence par la trêve.

Faire la paix avec son corps, ce n'est pas un verdict esthétique. C'est un changement de camp.

Par où commencer quand on ne s'aime pas encore ?

On commence petit, et surtout on commence par la fonction, pas par l'apparence.

La première fois qu'on m'a proposé de remercier mon corps, l'idée m'a semblé tiède. J'aurais voulu quelque chose de plus grand, une réconciliation en fanfare. Puis j'ai compris que le tiède, justement, était tenable. Les grandes déclarations d'amour de soi, elles, cassaient dès le premier jour de fatigue, dès le premier vêtement qui serre. Reconnaître ce que le corps permet résiste mieux à une mauvaise journée que « je suis belle ».

Des chercheuses en psychologie ont d'ailleurs mesuré ce regard, qu'elles nomment l'appréciation du corps : non pas l'aimer pour son allure, mais lui reconnaître ce qu'il rend possible et le respecter. Les travaux menés autour de cette échelle montrent que les personnes qui cultivent cette attitude vont globalement mieux, avec une image d'elles-mêmes plus stable, assez indépendamment de leur silhouette.

Concrètement, on peut poser une seule question le matin : qu'est-ce que mon corps m'a permis de faire hier ? Marcher, porter, rire, tenir un enfant. Si l'idée vous parle, un scan corporel tourné vers la gratitude en fait un premier pas très concret. D'autres préfèrent démarrer par un geste de bienveillance adressée au corps, plus doux encore que la gratitude.

Dire merci à ce qui travaille en silence

Voici l'exercice que je pratique le plus, et que je transmets presque à chaque accompagnement. Il tient en une intention : remercier, une par une, les parties du corps qui font leur travail sans qu'on leur demande rien.

Assise ou allongée, je pose une main sur le ventre. Je sens l'air entrer, puis ressortir. Et je dis, intérieurement, merci. Pas au corps en général. À mes poumons, précisément, qui ont respiré toute la nuit pendant que je dormais, sans surveillance, sans effort de ma part.

Une main posée à plat sur le ventre qui se soulève au rythme du souffle, geste de gratitude envers son corps
Une main sur le ventre, et l'attention qui revient à ce qui respire tout seul.

Puis le cœur, ce muscle qui n'a pas pris une seule pause depuis le premier jour. Les jambes qui m'ont portée jusqu'ici. Les mains qui tiennent la tasse du matin. On ne remercie pas une silhouette, on remercie une fonction, et c'est beaucoup plus difficile à contester quand l'humeur est basse. Un ventre qu'on trouve trop rond digère quand même le repas de la veille.

Je préviens toujours d'une chose : le premier merci sonne faux. On a l'impression de réciter, de jouer une gratitude qu'on ne ressent pas. C'est normal, et ce n'est pas grave. Le dixième merci, quelques jours plus tard, sonne déjà moins creux. Ce n'est pas un mensonge qu'on se raconte, c'est une attention qu'on entraîne.

Une personne que j'accompagnais, épuisée par des années à traquer chaque défaut devant la glace, m'a dit un jour que ce merci adressé à ses poumons avait été la première pensée gentille qu'elle s'offrait depuis longtemps. Elle n'avait pas eu à se mentir : ses poumons, eux, faisaient bien leur travail. C'est là toute la ruse discrète de l'exercice. Il ne réclame pas qu'on soit d'accord avec son apparence. Il demande juste de constater ce qui tient debout, et de le saluer.

Je n'ai pas appris à aimer mon corps. J'ai appris à cesser de lui faire la guerre, et cette guerre-là pesait bien plus lourd que je ne le croyais.

Pourquoi ce merci allège autant

On s'étonne souvent qu'un geste aussi minuscule desserre quelque chose d'aussi lourd.

La guerre contre son corps ne fait pas de bruit, mais elle coûte. C'est une surveillance de fond : une voix qui commente la démarche dans une vitrine, la tenue sur une photo, la place qu'on prend sur une chaise. On la porte partout, comme un logiciel qui tourne en tâche de fond et vide la batterie sans qu'on le voie. Poser les armes, c'est récupérer toute l'énergie qu'on dépensait à se juger. Voilà d'où vient cette légèreté-là : pas d'un corps qui aurait changé, mais d'un combat qui s'arrête.

Je retrouve la même sensation quand je m'ancre par les points de contact du corps avec le sol : le corps redevient un appui, plus un problème à régler. Et la gratitude, de manière générale, a des effets assez documentés sur l'humeur et le stress, que la recherche commence à bien cerner. La tourner vers son propre corps, c'est simplement l'adresser à l'endroit où l'on est le plus dur avec soi.

Il y a un autre effet, plus lent à venir. Quand on cesse de traiter son corps en ennemi, on recommence à l'écouter. On repère plus tôt la fatigue, la faim, le besoin de bouger ou de s'arrêter. La surveillance jugeait sans jamais entendre. L'attention bienveillante, elle, capte des signaux qu'on avait fini par couvrir de reproches. Se réconcilier avec son corps, ce n'est donc pas seulement se sentir mieux : c'est se soigner un peu mieux, aussi.

Ce que la gratitude ne règle pas

Il faut être honnête sur les limites de ce petit merci.

Dire merci à son corps ne remplace pas un soin quand il en faut un. Cette pratique ne convient pas si le rapport au corps s'est noué en trouble alimentaire, en dysmorphie ou en douleur chronique installée. Dans ces cas, la gratitude peut même sonner comme une injonction de plus, un « tu devrais être reconnaissante » qui s'ajoute au reste. Un accompagnement (médecin, psychologue, diététicien) a alors toute sa place, et la douceur envers soi ne s'oppose pas à demander de l'aide, elle y prépare.

Et puis il y a les jours sans. Certains matins, aucun merci ne prend. Le corps fait mal, la nuit a été courte, le reflet pèse. Ces jours-là, je ne force pas. Je me contente de la trêve : ne rien ajouter, ne pas me battre. C'est déjà une réconciliation, même minuscule.

Habiter son corps plutôt que le surveiller

Je n'ai pas appris à aimer mon corps. J'ai appris à cesser de le surveiller.

La différence paraît mince, elle change tout. Surveiller, c'est se tenir dehors, à juger l'image. Habiter, c'est revenir dedans, sentir le souffle qui soulève les côtes, la chaleur des mains, le poids des pieds sur le sol. On ne se réconcilie pas avec un reflet dans une glace, mais avec une présence qui respire, ici, maintenant.

Depuis ce matin de février, mon rapport au miroir n'est pas devenu tendre tous les jours. Mais je passe moins de temps à me juger, et davantage à me sentir vivante. C'est le même mouvement, au fond, que celui qu'on cherche quand on s'entraîne à se traiter avec la compassion qu'on offrirait à un ami. Le corps attendait juste qu'on arrête de lui en vouloir pour tout ce qu'il n'est pas, et qu'on remarque, enfin, tout ce qu'il fait.

Sources

  1. The Body Appreciation Scale-2: item refinement and psychometric evaluation (Body Image) — Tylka & Wood-Barcalow, 2015