Carte de papier pliée posée sur une table en bois, à côté de deux mains qui tiennent une tasse, lumière du matin
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Trouver ses valeurs personnelles : pourquoi la liste ne suffit pas

Julien MercierJulien Mercier10 min de lecture

Comment trouver ses valeurs personnelles ?

En observant ce que fait le corps quand vous prononcez un mot, plutôt qu’en cochant des cases dans une liste. Une valeur qui vous appartient produit une réaction physique repérable : le souffle s’ouvre d’un cran, les épaules descendent, quelque chose se desserre autour du sternum. Un mot emprunté ne produit rien du tout. C’est ce rien qui est instructif.

La méthode habituelle fait l’inverse. On ouvre une liste de cinquante mots, on en surligne douze, on en garde cinq, et on referme le document avec la satisfaction d’avoir rangé quelque chose. Trois semaines plus tard, personne ne se souvient des cinq mots.

Ce n’est pas un problème de mémoire. C’est que l’exercice s’est joué entièrement dans la tête, sur un terrain où le « bon » mot gagne toujours contre le mot vrai. Demandez à n’importe qui si l’honnêteté compte pour lui : la réponse est oui avant même que la question soit finie. Ça ne coûte rien de dire oui.

Le corps, lui, ne sait pas mentir aussi vite. Il répond en une seconde ou deux, avant que l’argumentaire ait le temps de se mettre en place, et sa réponse est beaucoup plus discriminante : sur dix mots réputés importants, deux ou trois font bouger quelque chose, les autres restent plats.

Cette dissymétrie est la seule raison pour laquelle l’exercice vaut le détour. Un test qui valide tout ne teste rien. Celui-ci élimine, et il élimine beaucoup, ce qui est exactement ce qu’on attend d’une boussole : elle n’indique une direction qu’en écartant les autres.

Cet article regarde ce qu’on sait de ce mécanisme, pourquoi la liste échoue si souvent, et comment s’en servir sans en faire un interrogatoire. Il ne prétend pas remplacer un accompagnement : si la question « qu’est-ce qui compte pour moi » arrive au milieu d’une période de bascule, un psychologue reste le bon interlocuteur.

Qu’est-ce qu’une valeur, exactement ?

C’est une direction, pas une destination. La distinction paraît scolaire, elle change pourtant tout ce qui suit.

Un objectif s’atteint : passer le permis, terminer un mémoire, rendre un projet. Une fois atteint, il disparaît de la liste. Une valeur ne s’atteint jamais. On peut être honnête aujourd’hui et devoir l’être encore demain, sans que la question soit close. C’est ce qui la rend utilisable les jours où rien n’avance : elle donne quelque chose à faire même quand aucun résultat n’est en vue.

La thérapie d’acceptation et d’engagement (ACT) a fait de cette distinction un de ses axes de travail, et a produit l’instrument de mesure qui l’explicite le mieux. Le Valued Living Questionnaire, décrit par Kelly Wilson et ses collègues en 2010, fait passer dix domaines de vie (famille, amitiés, travail, études, loisirs, spiritualité, santé, engagement citoyen, couple, parentalité) sur deux échelles distinctes et volontairement séparées : l’importance que vous attribuez au domaine, et la cohérence de vos actes de la semaine écoulée avec cette importance.

La séparation est le cœur de l’instrument. Elle rend visible l’écart. Quelqu’un peut noter l’amitié à 9 sur 10 en importance et à 2 sur 10 en cohérence, et cet écart de 7 points en dit infiniment plus que le 9 tout seul. C’est le genre de résultat qui n’apparaît jamais dans un exercice de liste, où l’on ne note que la première colonne.

Ce dispositif à deux colonnes explique aussi pourquoi les questionnaires de valeurs plus anciens laissaient les cliniciens insatisfaits : mesurer la seule importance revient à mesurer une adhésion verbale, que presque tout le monde accorde volontiers. La cohérence, elle, se paie en heures de semaine.

Autre conséquence pratique : une valeur qui ne se traduit par aucun acte identifiable n’est pas encore une valeur, c’est une opinion. Le test n’est pas « est-ce que ça me parle », il est « qu’est-ce que j’ai fait cette semaine qui allait dans cette direction ». Souvent la réponse est décevante. C’est précisément pour ça qu’elle est utile.

Pourquoi la liste de valeurs personnelles ne suffit pas

Les listes ont un mérite réel : elles fournissent du vocabulaire. Sans elles, la plupart des gens plafonnent à quatre ou cinq mots. Le problème n’est pas la liste, c’est ce qu’on en fait.

Trois choses tournent mal, assez systématiquement.

Le mot socialement gagnant l’emporte toujours. « Intégrité » se coche facilement, « tranquillité » beaucoup moins : le premier flatte, le second ressemble à un aveu de paresse. Vous choisissez autant votre image que votre direction.

Ensuite, la lecture rapide écrase les différences. Cinquante mots en trois minutes, c’est trois secondes et demie chacun : de quoi les reconnaître, pas de quoi les éprouver.

Carnet à spirale posé sur un plan de travail, liste manuscrite dont presque toutes les lignes sont barrées et un seul mot entouré
Il reste rarement plus d’un mot par séance. C’est suffisant.

Enfin, la liste encourage la collection. On garde huit valeurs, puis dix, parce que renoncer à « générosité » donne le sentiment d’être un peu moins généreux. Or une boussole qui indique dix directions n’indique plus rien.

Test rapide : nommez une chose que vous avez refusée cette année à cause d’une de ces valeurs. Un projet décliné, une soirée écourtée, une conversation menée alors qu’elle vous coûtait. Si aucun exemple ne vient, le mot n’est pas encore entré dans votre vie. Ça n’a rien d’infamant. Ça indique juste par où commencer.

Le corps répond avant la tête

L’idée que les émotions ont une géographie corporelle n’est pas une métaphore de magazine, c’est un résultat mesuré.

En 2014, l’équipe de Lauri Nummenmaa, à l’université Aalto, publiait dans les PNAS une cartographie des sensations corporelles associées aux émotions. Le protocole est frugal et malin : on montre à un participant deux silhouettes vides, on lui présente un mot, une histoire, un film ou un visage, et on lui demande de colorier les zones du corps où il sent l’activité augmenter, puis celles où il la sent diminuer. Sur cinq expériences et 701 participants, les cartes obtenues sont statistiquement séparables d’une émotion à l’autre. Un classifieur statistique parvient à retrouver l’émotion à partir de la seule carte.

Le point le plus remarquable est ailleurs. Les cartes restent concordantes entre des participants finlandais, suédois et taïwanais, c’est-à-dire entre des populations qui ne partagent ni la langue ni les conventions d’expression émotionnelle. La topographie ne semble donc pas être un artefact culturel de la façon dont on parle des émotions.

Ce résultat porte sur des émotions, pas sur des valeurs, et il faut le dire clairement : aucune étude ne cartographie « la loyauté » ou « la justice » dans le corps. Ce que le travail de Nummenmaa établit, c’est le préalable. Un contenu mental chargé affectivement produit une signature corporelle repérable par la personne elle-même. C’est ce préalable que l’exercice exploite.

La capacité à lire ces signaux porte un nom : l’intéroception, la perception des états internes du corps. Hugo Critchley et Sarah Garfinkel en font, dans leur synthèse de 2017, un des matériaux de base de l’expérience émotionnelle, et rappellent que la précision avec laquelle chacun perçoit ces signaux varie beaucoup d’une personne à l’autre.

Cette variation compte pour la suite. Si vous ne sentez rien la première fois, l’hypothèse la plus probable n’est pas que vous n’avez pas de valeurs : c’est que la lecture est encore grossière. Elle s’affine avec la pratique, et c’est d’ailleurs à peu près la seule chose que un scan corporel régulier entraîne vraiment.

Combien de valeurs faut-il identifier ?

La plupart des guides répondent entre cinq et dix. Pour un usage quotidien, c’est encore beaucoup.

Une valeur sert à trancher, et on ne tranche pas avec dix critères. Le format qui tient debout dans une vraie journée, c’est une valeur unique, choisie le matin, et abandonnée le soir. Elle n’engage à rien pour la semaine suivante. Elle a juste à traverser une réunion, un trajet, une conversation difficile.

La liste longue reste utile ailleurs : pour un bilan annuel, un changement de poste, une décision qui engage des années. Mais ce n’est pas le même outil. L’une sert à s’orienter dans une carte, l’autre à choisir la prochaine rue.

Quatre passages pour tester un mot

Voici le protocole tel qu’il fonctionne en pratique. Comptez deux à trois minutes, pas davantage, et un seul mot par séance.

1. Poser le mot

Asseyez-vous, fermez les yeux si c’est confortable, et dites le mot intérieurement, une fois. Un seul : « paix », « courage », « justesse », « douceur ». Puis arrêtez-vous. Ne le commentez pas, ne l’expliquez pas, ne cherchez pas d’exemple. La tentation de raconter une histoire autour du mot est immédiate, et c’est elle qui fait rater l’exercice.

2. Attendre

Cinq à dix secondes de silence. C’est le passage le plus difficile, parce que dix secondes sans rien faire sont très longues. Il ne se passe souvent rien du tout, et c’est un résultat valable.

3. Balayer trois zones

La gorge, le sternum, le ventre. Ces trois-là suffisent, non pas parce qu’une étude les désigne, mais parce que ce sont les zones que les gens décrivent le plus spontanément quand quelque chose bouge. Vous cherchez un changement, pas une sensation spectaculaire. Un léger élargissement. Une chaleur. Un relâchement d’un demi-millimètre autour de la gorge. Ou rien.

4. Noter en trois mots

Ouvrez les yeux, écrivez ce que vous avez perçu, sans style : « rien », « gorge un peu serrée », « ça s’ouvre au centre ». L’écriture compte parce qu’une sensation non notée est réinterprétée en dix minutes.

Répétez avec un autre mot le lendemain. Au bout d’une semaine, vous avez sept lignes, et le tri s’est fait tout seul : deux mots ont produit quelque chose, cinq n’ont rien produit. Ce sont ces deux mots que vous testez ensuite dans la vraie vie.

Un cas fréquent mérite d’être signalé. Certains mots déclenchent une contraction nette, franchement désagréable. « Ambition » serre la mâchoire, « famille » noue le ventre. Cette réaction ne signifie pas que la valeur est mauvaise, ni qu’elle est la vôtre : elle signale un endroit chargé, souvent un écart entre ce que vous voudriez et ce qui se passe. C’est un signal à traiter avec précaution, et plutôt du côté de l’accueil de ce qui monte que du côté de la décision.

Vivre en accord avec ses valeurs, concrètement

Un mot repéré ne sert à rien tant qu’il ne coûte pas quelque chose. C’est la partie que les exercices d’introspection évitent poliment.

Le passage à l’acte a pourtant un intérêt documenté. Dans un travail devenu classique, Kennon Sheldon et Andrew Elliot ont formulé en 1999 le modèle de la self-concordance : les buts poursuivis pour des raisons qui appartiennent réellement à la personne, plutôt que pour se conformer à une attente, reçoivent un effort plus soutenu dans la durée, sont donc plus souvent atteints, et procurent davantage de bénéfices une fois atteints. Autrement dit, l’alignement n’est pas seulement confortable, il est économe : il réduit la quantité de volonté à dépenser.

En pratique, ça se joue sur des micro-arbitrages. Prenons un cas type : vous testez « franchise » pendant une semaine et vous ne changez rien à votre travail ni à vos relations, sauf une chose. Vous cessez de répondre « ça va » par automatisme. Deux collègues posent une deuxième question, et la journée s’allonge de deux conversations que vous n’aviez pas prévues. C’est fatigant. C’est aussi nettement préférable.

Voilà le format réaliste. Pas une réorganisation de vie, une phrase modifiée trois fois dans la semaine. La valeur ne se prouve pas dans les grandes décisions, qui sont rares, mais dans les petites, qui sont continues.

Reste ce que la méthode ne règle pas. Elle ne dit pas quoi faire quand deux valeurs s’opposent, ce qui arrive constamment : la loyauté contre l’honnêteté, la sécurité contre l’audace. Aucune boussole ne tranche cet arbitrage à votre place. Elle ne convient pas non plus si l’écart entre vos valeurs et votre situation est structurel plutôt que comportemental : un métier qui contredit frontalement ce qui compte pour vous ne se rattrape pas par une pratique de deux minutes, et le suggérer serait malhonnête.

Enfin, ce travail se fait mieux quand on n’est pas en train de se juger en même temps. La séance vire vite au procès si le mot testé devient le rappel de tout ce qu’on ne fait pas. Nous avons abordé ce mécanisme à part, dans être trop dur envers soi-même, et il vaut la peine d’y jeter un œil avant de commencer. Une autre approche du même sujet, plus narrative, est racontée dans ce récit d’une pratique née d’un seul mot posé.

Commencez par un mot. Demain matin, deux minutes.

Sources

  1. Bodily maps of emotions — Nummenmaa, Glerean, Hari & Hietanen, 2014
  2. The Valued Living Questionnaire: Defining and Measuring Valued Action within a Behavioral Framework — Wilson, Sandoz, Kitchens & Roberts, 2010
  3. Goal striving, need satisfaction, and longitudinal well-being: The self-concordance model — Sheldon & Elliot, 1999
  4. Interoception and emotion — Critchley & Garfinkel, 2017