Arrêter de vouloir tout contrôler : un rideau soulevé par un courant d’air devant une fenêtre entrouverte, un carnet ouvert sur l’appui

Arrêter de vouloir tout contrôler : 4 étapes concrètes

Sarah Dubreuil8 min de lecture
7 étapes8 min

Arrêter de vouloir tout contrôler : par quoi ça commence

Ce qui fait baisser le besoin de contrôle n’est pas la décision de lâcher prise, c’est le tri. Tant qu’une préoccupation reste un bloc compact, elle réclame du contrôle en entier, du début à la fin. Découpée entre ce qui vous revient et ce qui ne vous revient pas, elle ne mobilise plus qu’une action, et le reste cesse d’être votre affaire.

La formulation est vieille de deux mille ans, elle vient d’Épictète, et elle est passée dans à peu près tous les manuels de développement personnel. Ce qui manque en général, c’est la suite. Savoir que le trafic ne dépend pas de vous n’a jamais empêché personne de recalculer son itinéraire quatorze fois.

Autant dire d’emblée ce que l’exercice ne vise pas. L’inverse du contrôle n’est pas la négligence : contrôler ce qui est contrôlable, c’est de la compétence, et personne ne gagne à rendre ses dossiers en retard. Le problème commence quand la même énergie part vers ce qui ne bougera pas, et qu’elle manque là où elle aurait servi.

Quatre étapes suivent : une de tri, une de souffle, une d’agenda, une d’exposition. Si vous préférez entrer par la pratique, notre exercice pour lâcher prise couvre le même terrain sous un autre angle.

Pourquoi j’ai besoin de tout contrôler ?

Parce que l’incertitude est inconfortable, et que le contrôle est le moyen le plus rapide d’en faire baisser la température. Vérifier, anticiper, prévoir le pire pour ne pas être pris de court : chacun de ces gestes procure un soulagement immédiat. C’est un soulagement à crédit, mais c’en est un.

Ce mécanisme porte un nom en psychologie : l’intolérance à l’incertitude, c’est-à-dire la difficulté à supporter le fait de ne pas savoir. Une étude parue dans Cognitive Behaviour Therapy a examiné comment cette intolérance se relie à l’anxiété et à la dépression une fois leur recouvrement pris en compte, et elle reste associée aux deux (Jensen et al., 2016). Autrement dit, ce n’est pas un trait de personnalité isolé mais un rouage qu’on retrouve dans plusieurs formes de mal-être.

Cela change la façon de s’y prendre. On ne travaille pas sur le contrôle en essayant d’en avoir moins, mais sur la tolérance à ne pas savoir, qui elle s’entraîne.

En février dernier, une amie m’a montré l’agenda partagé de sa famille, imprimé sur trois pages, couleurs comprises. Sa question tenait en une phrase : pourquoi elle dormait mal alors que tout était organisé. En repassant sa semaine ensemble, on a compté onze vérifications quotidiennes portant sur des choses déjà réglées. Ce n’était pas l’organisation qui la fatiguait. C’était la relecture.

Le contrôle a aussi une face mentale, celle des scénarios qu’on rejoue en boucle en cherchant l’angle qui aurait tout évité. C’est le terrain de la rumination, que nous avons traité à part dans arrêter de ruminer.

1. Trier en deux colonnes ce qui dépend de vous (5 minutes)

Feuille lignée posée sur une table en bois, partagée en deux colonnes par un trait à l’encre, un stylo bille bleu posé en travers
Un trait au milieu d’une feuille suffit. C’est l’exercice le plus banal des quatre, et celui qui change le plus vite la journée.

Prenez une feuille, tracez un trait au milieu. À gauche, ce qui dépend de vous. À droite, ce qui n’en dépend pas. Puis écrivez, pour la situation qui vous préoccupe en ce moment, tout ce qui vous vient, sans trier à l’avance.

L’exercice paraît trop simple pour agir. Il agit parce qu’il sort la distinction de votre tête, où elle reste théorique, et la pose sur du papier, où elle devient vérifiable. Une idée qu’on relit est plus difficile à contourner qu’une idée qu’on se répète.

Vous allez vite buter sur une catégorie intermédiaire, celle des choses où votre influence est partielle : la décision d’un recruteur après l’entretien, l’humeur d’un adolescent, un résultat médical qui tombera dans dix jours. Écrivez-les à cheval sur le trait, et notez à côté la seule action qui vous revient. Envoyer la relance dépend de vous. La réponse, non.

Terminez en choisissant une seule ligne à gauche, celle que vous ferez dans les vingt-quatre heures. Une seule. Un tri sans passage à l’acte devient vite un exercice de lucidité qui ne change rien à la journée. Si c’est l’idée d’un résultat imparfait qui bloque, nous lui avons consacré un article entier.

2. Laisser filer l’air au lieu de le retenir (3 minutes)

Le tri se fait à froid. La suite sert aux moments où la tension monte et où aucune feuille ne sera d’aucun secours.

Asseyez-vous, si possible près d’une fenêtre entrouverte. Inspirez par le nez sur trois ou quatre temps, sans chercher à remplir. Puis laissez l’air ressortir sur six à huit temps, bouche légèrement entrouverte, sans pousser. Au bout de l’expiration, ne retenez rien et ne bloquez pas : attendez simplement que l’envie d’inspirer revienne d’elle-même. Une quinzaine de cycles, soit environ trois minutes.

Pendant ce temps, posez l’attention sur un point précis : l’endroit, juste à l’entrée des narines, où l’air passe. Il entre, il traverse, il repart. Vous n’avez rien à en garder. C’est le point commun entre l’air et la plupart de ce que vous essayez de retenir dans une journée. Le souffle est le seul endroit du corps où lâcher demande moins d’effort que tenir, ce qui en fait un bon terrain d’entraînement.

Pourquoi allonger l’expiration plutôt que la respiration entière. Une revue systématique du ralentissement respiratoire, autour de six cycles par minute, relève des marqueurs cohérents d’activation parasympathique et des effets rapportés sur le calme subjectif, tout en signalant l’hétérogénéité des protocoles et la petite taille de la plupart des échantillons (Zaccaro et al., 2018). Ce n’est pas un interrupteur. C’est une pente douce, dans le bon sens.

Deux réserves d’usage. Si vous sentez des picotements dans les mains ou une tête qui tourne, c’est que vous forcez l’expiration au lieu de la laisser filer : raccourcissez-la et respirez normalement une minute. Et ne réservez pas cet exercice aux moments de crise, parce qu’un geste qu’on ne pratique qu’en urgence ne vient jamais au bon moment. Deux fois par jour à froid, et il sera disponible quand vous en aurez besoin.

Pour une version qui tient en deux respirations, en réunion ou dans les transports, voyez le soupir physiologique. Et si l’image de l’air qui emporte les soucis vous parle, nous avons regardé de près ce qu’elle promet dans le vent n’emporte rien.

3. Donner un créneau à l’inquiétude (15 minutes, à heure fixe)

Une main règle un minuteur de cuisine posé sur un appui de fenêtre, à côté d’une tasse refroidie
Le créneau d’inquiétude tient parce qu’il a une fin visible. Un minuteur fait mieux qu’une bonne intention.

Voici l’étape qui surprend le plus au premier abord : au lieu de repousser les inquiétudes, on leur fixe un rendez-vous.

Choisissez une heure, la même chaque jour, plutôt en fin d’après-midi qu’au coucher. Quinze minutes, un minuteur, un carnet. Pendant ce créneau, vous vous inquiétez pour de bon, par écrit, sans vous censurer. Quand le minuteur sonne, vous fermez le carnet. Le reste de la journée, chaque inquiétude qui se présente est notée en une ligne et renvoyée au créneau du lendemain.

Ce n’est pas de la répression déguisée, et la nuance compte. Une méta-analyse consacrée aux effets ironiques de la suppression de pensée retrouve un effet de rebond après une consigne de suppression : la pensée qu’on a chassée revient ensuite avec plus de force, alors que l’amplification pendant l’effort lui-même n’apparaît qu’en situation de charge mentale (Wang, Hagger & Chatzisarantis, 2020). Reporter n’est pas supprimer : la pensée garde sa place, elle change d’horaire.

Deux détails font la différence à l’usage. Le lieu, d’abord : le créneau se tient ailleurs que dans le lit et ailleurs que sur le canapé du soir. La sortie, ensuite : quand ça sonne, on ferme et on va faire quelque chose de physique, ranger la cuisine ou sortir cinq minutes. Sans fin nette, le créneau déborde et perd son intérêt.

Beaucoup de gens abordent ce genre de pratique en espérant obtenir un mental silencieux, et c’est une attente qui fait plus de mal que de bien : nous lui avons consacré faire le vide dans sa tête.

4. Faire une chose sans l’avoir préparée (une fois par semaine)

Les trois premières étapes réduisent la pression. Celle-ci entraîne la tolérance elle-même, et c’est la seule qui fasse bouger le fond.

Une fois par semaine, faites une petite chose sans l’avoir préparée. Laisser quelqu’un d’autre choisir le restaurant. Partir marcher sans décider de l’itinéraire. Envoyer un message après une seule relecture au lieu de quatre. L’enjeu doit être ridiculement bas, et c’est volontaire : commencer sur un vrai dossier professionnel garantit qu’on reprendra le contrôle en cours de route.

Ce qui compte n’est pas le geste, c’est ce que vous observez juste après. La tension monte dans les premières minutes, puis redescend sans que vous ayez rien fait pour. Chaque répétition apprend au système nerveux que ne pas savoir n’a pas été suivi d’une catastrophe, et c’est cette information-là qu’aucun raisonnement ne remplace.

Ce que ces quatre étapes ne règlent pas

Elles agissent sur l’habitude de contrôler et sur l’inconfort de l’incertitude. Elles ne traitent pas un trouble anxieux caractérisé, et elles ne remplacent aucun suivi en cours.

Certains signes appellent un avis professionnel plutôt qu’un exercice de plus : des vérifications qui prennent des heures ou qui doivent être refaites dans un ordre précis, une détresse importante dès que vous renoncez à contrôler quelque chose, un quotidien qui se réorganise autour de ces gestes. Un besoin de contrôle qui occupe la journée entière relève d’un accompagnement, pas d’une méthode en quatre points.

Une dernière chose, moins attendue. L’objectif n’est pas d’arriver à zéro contrôle, et ceux qui se fixent ce but finissent par surveiller leur propre lâcher-prise, ce qui ajoute une couche là où on voulait en retirer une. Le jour où vous remarquez que vous n’avez pas relu un message avant de l’envoyer, sans en avoir décidé, c’est que quelque chose s’est déplacé.

Questions fréquentes

Pourquoi j’ai besoin de tout contrôler ?
Le plus souvent parce que l’incertitude est inconfortable et que le contrôle est la manière la plus rapide de la faire baisser. Anticiper, vérifier, tout préparer donne une sensation de sécurité immédiate, au prix d’une fatigue qui s’accumule. Ce besoin monte surtout quand l’enjeu compte et que l’issue reste inconnue.
Vouloir tout contrôler, est-ce de l’anxiété ?
Les deux sont liées sans être identiques. La difficulté à supporter l’incertitude est associée à l’anxiété comme à la dépression, mais on peut être très organisé sans être anxieux. Le signe qui compte n’est pas le niveau de contrôle, c’est ce que coûte le fait de ne pas contrôler.
Comment lâcher prise sur ce qu’on ne contrôle pas ?
En rendant la distinction concrète plutôt que mentale. Écrivez sur une feuille ce qui dépend de vous et ce qui n’en dépend pas, puis choisissez une seule action dans la première colonne. Pour le reste, une expiration allongée fait davantage qu’un raisonnement de plus.
Le besoin de tout contrôler peut-il être un trouble ?
Il peut le devenir quand les vérifications prennent des heures, quand renoncer à contrôler déclenche une détresse importante, ou quand la vie quotidienne se réorganise autour de ces gestes. Dans ce cas, il s’agit d’en parler à un professionnel de santé plutôt que d’ajouter des exercices.
Combien de temps faut-il pour arrêter de vouloir tout contrôler ?
Il n’y a pas de délai standard, et l’objectif n’est pas d’atteindre zéro contrôle. Les personnes qui pratiquent régulièrement décrivent plutôt un relâchement progressif sur plusieurs semaines, avec des retours en arrière dès que la charge augmente. La régularité compte plus que l’intensité.

Sources

  1. Clarifying the unique associations among intolerance of uncertainty, anxiety, and depression — Jensen, Cohen, Mennin & Fresco, 2016
  2. How Breath-Control Can Change Your Life: A Systematic Review on Psycho-Physiological Correlates of Slow Breathing — Zaccaro et al., 2018
  3. Ironic Effects of Thought Suppression: A Meta-Analysis — Wang, Hagger & Chatzisarantis, 2020