
Pourquoi je soupire tout le temps : ce n’est pas de la lassitude
Soupirer tout le temps vient d’un réflexe, pas d’une humeur
Si vous soupirez tout le temps, c’est que votre respiration se charge d’une tâche d’entretien que rien d’autre ne fait à sa place. Respirer calmement, longtemps, sur le même petit volume laisse une partie des alvéoles du poumon s’affaisser. Il faut périodiquement une inspiration bien plus ample que les autres pour les rouvrir. C’est exactement ce qu’est un soupir.
Le détail intéressant est que ce geste a son propre câblage. En 2016, une équipe de Stanford et de l’UCLA a cartographié le circuit qui le déclenche : deux petites populations de neurones du tronc cérébral envoient des neuropeptides vers le générateur du rythme respiratoire, et environ deux cents cellules y répondent. Injecter l’un ou l’autre de ces messagers fait soupirer. Bloquer les deux récepteurs supprime les soupirs, sans empêcher de respirer. Le soupir n’est donc pas une respiration ratée : c’est une respiration à part, avec son propre déclencheur.
Une réserve, et elle compte : ce circuit a été cartographié chez la souris. Rien ne garantit que l’architecture soit identique chez l’humain, même si les auteurs relèvent le même phénomène de fond dans les deux espèces, des soupirs spontanés toutes les quelques minutes, plus nombreux sous manque d’oxygène, sous stress et dans certains troubles psychiatriques.
On croit que soupirer, c’est faire passer un message
C’est la lecture par défaut, et elle est sociale avant d’être physiologique. Quelqu’un soupire à côté de vous, vous entendez de l’exaspération, de la fatigue ou un reproche à peine voilé. La langue elle-même pousse dans ce sens : en français, on soupire d’aise, on soupire de lassitude, on soupirait même autrefois après quelqu’un.
Le problème de cette lecture, c’est l’arithmétique. À une dizaine de soupirs par heure, personne n’envoie une dizaine de messages par heure. La quasi-totalité de vos soupirs passe sous votre propre seuil de conscience. Ceux que vous remarquez sont la petite minorité qui tombe dans un moment déjà chargé, devant un écran bloqué, au milieu d’une conversation qui tourne mal, et vous leur attribuez après coup l’humeur du moment.
Le soupir remet du jeu dans une respiration devenue trop régulière
Une respiration en bonne santé n’est pas une respiration métronomique. Elle contient une variabilité structurée : la durée et l’amplitude d’un cycle gardent un lien statistique avec les cycles précédents. C’est ce que mesurent Vlemincx et son équipe depuis une quinzaine d’années, et leur conclusion a quelque chose de contre-intuitif. Une respiration trop régulière n’est pas une respiration apaisée, c’est une respiration qui a perdu de sa souplesse.
Leurs mesures séparent deux situations que l’on confond volontiers. Pendant une tâche d’attention soutenue sans enjeu, c’est la variabilité totale qui chute : le souffle se fige. Pendant un calcul mental stressant, c’est la structure du lien entre cycles qui se dégrade : le souffle devient erratique. Dans les deux cas, le taux de soupirs augmente, et il augmente encore pendant la récupération.
D’où leur hypothèse du soupir comme remise à zéro. Le souffle dérive vers un régime appauvri, le soupir le ramène vers son fonctionnement habituel, et la dérive reprend. Vous ne soupirez pas parce que la réunion vous ennuie. Vous soupirez parce que trois quarts d’heure d’attention continue ont rigidifié votre respiration, et que quelque chose en vous le corrige sans vous demander votre avis. C’est la même mécanique que décrit ce récit de six semaines passées à retrouver le présent par le souffle, à ceci près qu’il s’agissait là d’une pratique voulue.
On dit qu’il faudrait arrêter de soupirer
Le conseil circule, parfois donné avec les meilleures intentions : ça inquiète l’entourage, ça ressemble à de la plainte, autant s’en débarrasser. Vouloir supprimer un réflexe dont le travail est de rouvrir vos alvéoles est pourtant un objectif curieux.
Il y a pire. Se surveiller pour ne plus soupirer revient à braquer en permanence son attention sur sa propre respiration, ce qui est précisément ce qui met mal à l’aise les personnes sensibles à leurs signaux corporels. On y gagne une gêne supplémentaire et pas un soupir de moins. Si la fréquence vous dérange, le levier est en amont, du côté de ce qui charge la journée, et pas sur le réflexe qui en est la conséquence.
Un soupir qui vient tout seul ne vaut pas un soupir commandé
C’est l’endroit où la recherche devient franchement inconfortable, et il vaut mieux le dire que l’arrondir. En 2010, Vlemincx et son équipe comparent les deux. Un soupir spontané est précédé d’une tension musculaire qui monte, et suivi d’une tension qui redescend : il soulage. Après un soupir commandé, en revanche, la baisse de tension pendant la récupération d’un stress mental est plus faible, et la variabilité désordonnée augmente. Les auteurs écrivent que le soupir instruit semblait freiner la récupération.
Six ans plus tard, la même équipe obtient un résultat qui va dans l’autre sens sur le ressenti : après une inspiration ample demandée, les participants déclarent plus de soulagement qu’avant, et la tension physiologique baisse chez les plus attentifs à leurs sensations corporelles. Deux études, deux échantillons modestes, pas de verdict.
Ce qu’on peut en tirer tient en une phrase prudente. Un souffle demandé peut soulager, mais il n’est pas une copie du réflexe, et il se comporte mieux en geste ponctuel qu’en discipline. C’est d’ailleurs la limite que détaille notre article sur le soupir physiologique et ce que montre la recherche, qui s’intéresse à la version volontaire de ce même mouvement.
On croit qu’un soupir fréquent veut dire qu’on manque d’air
L’intuition est logique : je soupire, donc mon corps réclame de l’oxygène. Les mesures racontent souvent l’inverse. La méta-analyse de Grassi et ses collègues, qui regroupe les études comparant la respiration au repos des personnes souffrant d’un trouble panique à celle de témoins, retrouve une ventilation plus élevée, un gaz carbonique expiré plus bas, une variabilité respiratoire plus irrégulière, et davantage de soupirs.
Autrement dit, chez ces personnes, la sensation de manquer d’air coexiste avec le fait de ventiler trop, pas trop peu. Courir après la grande inspiration qui soulagerait enfin tend donc à alimenter la boucle au lieu de la fermer. Ce qui ne dit rien, en revanche, de la forme que devrait prendre l’exercice de remplacement : aucune des études citées ici ne compare une expiration allongée à une inspiration ample. C’est une autre question, et elle a ses propres surprises, que détaille notre article sur les raisons pour lesquelles la cohérence cardiaque ne marche pas sur tout le monde.
Est-ce grave de soupirer souvent ?
Dans l’immense majorité des cas, non. Soupirer fait partie du fonctionnement ordinaire du poumon, et une fréquence élevée dit surtout quelque chose de la charge de la journée.
Cela dit, les données ci-dessus sont des moyennes de groupe, et une moyenne ne diagnostique personne. Elles indiquent une tendance : chez les personnes qui ont un trouble panique, le taux de soupirs est en moyenne plus haut. Elles n’autorisent pas la lecture inverse, qui consisterait à conclure quoi que ce soit sur vous à partir du nombre de fois où vous soupirez.
Quelques signes méritent un médecin plutôt qu’un exercice de respiration : un essoufflement au repos ou à l’effort léger, des fourmillements dans les mains ou autour de la bouche, une oppression de la poitrine qui s’installe, une toux ou une fatigue qui durent. Et si l’angoisse elle-même devient le sujet, un professionnel de santé fait un bien meilleur point de départ qu’une technique respiratoire apprise seul. Aucun exercice de souffle ne remplace un avis médical sur une gêne respiratoire qui dure.
Quoi faire du signal, maintenant que vous l’entendez
Le plus utile n’est pas de corriger vos soupirs mais de les écouter comme un indicateur. Ils montent quand l’attention tient trop longtemps sans relâche, et ils montent au moment où ça redescend : si vous vous surprenez à soupirer en sortant d’une réunion, c’est le signe que la réunion a coûté, pas que vous êtes de mauvaise humeur.
Essayez une journée de les compter approximativement, sans rien changer. La plupart des gens découvrent deux choses : que le nombre est bien plus élevé qu’ils ne le croyaient, et qu’il se concentre sur deux ou trois moments précis de la journée. Ces moments-là valent plus d’attention que le réflexe lui-même.
Ensuite, si vous voulez un point d’appui qui ne passe pas par le contrôle du souffle, il en existe : six façons de se sentir porté par le sol s’appuient sur le poids du corps plutôt que sur la respiration, et la méthode 5-4-3-2-1 passe par les sens. Ce détour n’est pas un pis-aller : pour beaucoup de gens, surveiller sa respiration est précisément ce qu’il ne faut pas faire.
Votre corps fait déjà le travail. Il le fait depuis votre premier jour, à peu près toutes les cinq minutes, et il n’a jamais eu besoin que vous soyez au courant.
Questions fréquentes
- Pourquoi je soupire tout le temps ?
- Parce que le soupir est un réflexe d’entretien du poumon, pas une humeur. Respirer longtemps sur le même petit volume laisse des alvéoles s’affaisser, et une inspiration deux fois plus ample que les autres les rouvre. Li et ses collègues notent que ce réflexe survient spontanément toutes les quelques minutes et qu’il augmente sous hypoxie, sous stress et dans certains troubles psychiatriques. Vous ne remarquez que la minorité de soupirs qui tombe dans un moment chargé.
- Est-ce grave de soupirer souvent ?
- En soi, non. Ce qui compte est ce qui l’accompagne. Un soupir de temps en temps, même fréquent, fait partie du fonctionnement normal de la respiration. En revanche, un essoufflement au repos, des fourmillements dans les mains, une oppression dans la poitrine qui ne passe pas, ou le sentiment qu’il faut forcer chaque inspiration pour avoir l’impression d’avoir respiré, méritent un avis médical plutôt qu’un exercice respiratoire.
- Soupirer souvent est-il un signe d’anxiété ?
- Cela peut en être un parmi d’autres, jamais à lui seul. La méta-analyse de Grassi et ses collègues (2013) retrouve, chez les personnes souffrant d’un trouble panique, une ventilation plus élevée, un CO2 expiré plus bas et un taux de soupirs plus élevé que chez les témoins. Ce sont des moyennes de groupe : elles décrivent une tendance statistique, pas un diagnostic individuel. Beaucoup de gens soupirent beaucoup sans aucun trouble anxieux.
- Pourquoi j’ai tout le temps besoin de respirer profondément ?
- Cette sensation de ne pas arriver au bout de son inspiration accompagne souvent l’anxiété, et elle est contre-intuitive : chez les personnes souffrant d’un trouble panique, les mesures montrent plutôt une ventilation trop importante, avec un CO2 expiré bas, qu’un manque d’air. Chercher la grande inspiration qui soulagerait enfin tend donc à entretenir la boucle. Si la sensation s’installe ou revient tous les jours, un médecin reste le bon interlocuteur pour écarter une cause respiratoire ou cardiaque.
- Combien de fois soupire-t-on par jour ?
- Il n’existe pas de chiffre officiel valable pour tout le monde. L’article de Li et ses collègues décrit des soupirs spontanés « toutes les quelques minutes », ce qui place l’ordre de grandeur à une dizaine par heure chez un adulte au repos, soit de l’ordre de deux cents sur une journée d’éveil. Ce rythme varie selon la charge mentale, l’attention demandée et l’état émotionnel, et la grande majorité de ces soupirs passe inaperçue.
- Faut-il essayer d’arrêter de soupirer ?
- Non, et c’est même contre-productif. Surveiller sa respiration pour l’empêcher de faire ce qu’elle fait d’elle-même augmente l’attention portée au souffle, ce qui a plutôt tendance à accentuer la gêne chez les personnes sensibles à leurs signaux corporels. Si les soupirs vous agacent, le levier utile se situe en amont : réduire la charge mentale qui les fait monter, pas réprimer le réflexe qui en découle.
Sources
- The peptidergic control circuit for sighing — Li, Janczewski, Yackle et al., 2016
- Respiratory variability preceding and following sighs: A resetter hypothesis — Vlemincx, Van Diest, Lehrer et al., 2010
- Sigh rate and respiratory variability during mental load and sustained attention — Vlemincx, Taelman, De Peuter et al., 2010
- Take a deep breath: The relief effect of spontaneous and instructed sighs — Vlemincx, Taelman, Van Diest & Van den Bergh, 2010
- A sigh of relief or a sigh to relieve: The psychological and physiological relief effect of deep breaths — Vlemincx, Van Diest & Van den Bergh, 2016
- Baseline respiratory parameters in panic disorder: a meta-analysis — Grassi, Caldirola, Vanni et al., 2013


