Une page manuscrite posée à plat sur une table en bois sombre, un stylo en travers et une tasse de terre cuite refroidie à côté

Comment se pardonner à soi-même : 5 étapes, sans rien effacer

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Se pardonner à soi-même, et ce que ça ne veut pas dire

Se pardonner à soi-même consiste à garder la responsabilité d’un acte tout en cessant de se punir pour lui. Le souvenir reste, le regret reste, la condamnation s’arrête. C’est une opération de tri, pas un effacement.

Le modèle clinique le plus cité en la matière, celui de Cornish et Wade publié en 2015 dans le Journal of Counseling & Development, tient en quatre composantes : la responsabilité, le remords, la restauration et le renouvellement. La responsabilité vient en premier, et elle n’est jamais négociable. Un pardon de soi qui commence par « ce n’était pas si grave » n’est pas un pardon, c’est une sortie de secours.

La suite de cet article décrit cinq étapes qui suivent cet ordre. Elles ne demandent ni d’oublier, ni de se convaincre que la faute était acceptable, ni d’attendre l’autorisation de qui que ce soit.

Pourquoi je n’arrive pas à me pardonner ?

Le plus souvent, parce que l’autopunition ressemble à de l’intégrité. Continuer à s’en vouloir donne l’impression de prendre la faute au sérieux, et l’arrêter donne l’impression de s’en laver les mains. Tant que cette équation tient, aucun conseil ne passe.

Elle est pourtant fausse. Woodyatt et Wenzel, en 2013, ont décrit trois réponses possibles après avoir blessé quelqu’un : l’autopunition prolongée, le faux pardon de soi qui nie la responsabilité pour faire taire l’inconfort, et le pardon de soi véritable, qui assume et cherche à réparer. Les deux premières se ressemblent peu, mais elles échouent au même endroit : ni l’une ni l’autre ne restaure quoi que ce soit. L’autopunition prolongée ne s’accompagne ni d’un regain d’empathie envers la personne blessée, ni d’une envie accrue de renouer.

C’est le point qui déroute. On croit que se punir est ce qu’on doit à l’autre. C’est plutôt ce qui nous en éloigne.

Hall et Fincham le notaient déjà en 2005, dans un article resté célèbre pour son titre : le pardon de soi a longtemps été « l’enfant négligé » de la recherche sur le pardon, étudié bien après le pardon accordé à autrui, alors que les deux ne se ressemblent pas du tout. Pardonner à quelqu’un d’autre, c’est renoncer à une dette. Se pardonner, c’est arrêter d’être à la fois le créancier et le débiteur.

Étape 1 : Nommer le reproche exact, par écrit

Prenez une feuille et écrivez ce que vous vous reprochez en une phrase, au passé, avec un verbe d’action. « J’ai menti à ma sœur sur la raison de mon absence. » Pas « j’ai été nulle », pas « je suis quelqu’un de lâche ».

La distinction n’est pas cosmétique. Un acte se répare, une identité ne se répare pas, et tant que le reproche vise la personne plutôt que le geste, il n’existe aucune sortie. C’est aussi la raison pour laquelle une culpabilité vague résiste si bien : on ne peut pas solder une impression.

Si plusieurs choses remontent, écrivez-les toutes, puis n’en gardez qu’une pour cette fois. Les autres attendront. On ne pardonne pas un paquet, on pardonne un fait à la fois.

Comptez cinq à dix minutes. Certaines personnes butent à cette étape et n’arrivent à écrire qu’un mot ou deux : c’est déjà suffisant pour continuer.

Étape 2 : Garder le remords, retirer la condamnation

Relisez votre phrase et vérifiez ce qu’elle produit. Une gêne qui pousse vers l’avant, vers un geste à faire, est du remords : gardez-le, c’est lui qui travaille. Un dégoût qui tourne en rond et ne propose rien est de la condamnation : c’est celui-là qu’on retire.

Concrètement, la question à se poser est courte. Est-ce que ce que je me dis là m’indique quelque chose à faire, ou est-ce que ça me dit seulement ce que je vaux ?

Un mardi de février, 23 h 40, la même scène qui repasse pour la quatrième fois de la soirée : à ce stade, ce n’est plus de l’examen de conscience, c’est de la rumination. Elle n’apporte aucune information nouvelle depuis le premier tour. La manière de sortir de ces boucles est décrite dans cet article sur les idées reçues qui entretiennent la rumination.

Étape 3 : Réparer une fois ce qui peut l’être

La restauration est la troisième composante du modèle de Cornish et Wade, et c’est celle que l’on saute le plus volontiers, parce qu’elle coûte quelque chose. Un message, un appel, une phrase dite en face, un remboursement, une rectification auprès de la bonne personne.

Une seule fois. Répéter des excuses ne répare pas davantage : à partir du deuxième passage, la demande de pardon devient une demande de réassurance, et elle transfère la charge sur la personne qu’on a blessée. Une réparation courte et unique vaut mieux qu’une insistance qui oblige l’autre à vous consoler.

Si l’autre ne répond pas, ou refuse, la réparation a quand même eu lieu. Elle n’était pas conditionnée à l’accueil qui lui serait fait. C’est d’ailleurs la différence principale avec le pardon accordé à quelqu’un qui nous a fait du mal, où l’autre est en face et où la question de la relation se rejoue.

Étape 4 : Se parler comme on parlerait à quelqu’un d’autre

C’est l’étape où la plupart des gens résistent, en général avec le même argument : être indulgent envers soi-même reviendrait à baisser les exigences.

Les données disent l’inverse. Breines et Chen ont mené quatre expériences publiées en 2012 dans Personality and Social Psychology Bulletin. Dans l’une d’elles, les participants invités à se traiter avec compassion après une transgression morale récente rapportaient davantage d’envie de réparer et de ne pas recommencer que ceux du groupe de contrôle, à qui l’on remontait simplement l’estime de soi. Dans une autre, après un premier échec à un test difficile, ils passaient plus de temps à réviser.

Une main d’adulte posée à plat sur la poitrine, par-dessus un pull gris, dans la lumière rasante d’une fin d’après-midi
Le geste précède la phrase : la main se pose avant qu’on ait trouvé quoi se dire.

En pratique, posez une main à plat sur la poitrine et laissez une expiration se faire, sans la forcer. Puis dites-vous une phrase courte, la vôtre, qui reconnaît à la fois la difficulté et la possibilité d’être moins dur. Quelque chose comme « c’est lourd, et je peux me parler autrement que ça ».

Si la phrase sonne creux au premier essai, c’est normal et cela ne signifie pas que l’exercice ne vous convient pas. Le rituel complet, minuté, est détaillé dans cet article sur la phrase de compassion à poser sur le souffle. Une version guidée existe aussi sous forme de méditation du pardon, pour ceux qui préfèrent être accompagnés que lire.

La méta-analyse de MacBeth et Gumley, parue en 2012 dans Clinical Psychology Review, a regroupé quatorze études et trouvé une association forte entre le niveau d’autocompassion et la sévérité des symptômes dépressifs, anxieux et de stress. L’association est robuste, mais elle reste corrélationnelle : elle ne dit pas dans quel sens va la causalité, et personne ne devrait la lire comme une promesse de guérison.

Étape 5 : Refermer, et savoir quoi faire quand ça revient

Rangez la feuille. Ne relisez pas. Ne faites pas le bilan de la séance.

Puis préparez la rechute, parce qu’elle viendra. Le souvenir remontera un soir, dans trois semaines ou dans huit mois, avec la même charge intacte, et vous aurez l’impression que rien n’a servi. Ce retour n’annule pas le travail : il indique simplement que le pardon de soi ne se décide pas une fois pour toutes.

Ce jour-là, la seule chose à faire est de ne pas rouvrir le dossier entier. Vous avez déjà nommé, déjà réparé. Il reste à reconnaître que ça revient, et à reprendre l’étape 4 pendant deux minutes. Un retour traité en deux minutes ne ressemble en rien à une soirée entière passée à réinstruire le procès, et c’est sur cet écart que se mesure le progrès, pas sur le nombre de rechutes.

La quatrième composante du modèle de Cornish et Wade porte un nom qui dit bien de quoi il s’agit : le renouvellement. Non pas redevenir celui qu’on était avant la faute, ce qui n’arrivera pas, mais accepter d’être quelqu’un qui a fait cela et qui continue.

Se pardonner une erreur du passé, quand il n’y a plus personne à qui parler

La personne est morte, ou a coupé les ponts, ou ne saura jamais ce que vous avez fait. L’étape 3 semble alors condamnée, et beaucoup s’arrêtent là pendant des années.

Une enveloppe sans adresse, posée debout contre une pile de livres sur un plan de bois clair
Une lettre qu’on n’enverra pas reste une réparation : elle change celui qui l’écrit.

Il reste deux formes de réparation. La première est la lettre qu’on n’envoie pas : écrite en entier, adressée, datée, puis rangée ou brûlée. Elle n’informe personne, mais elle oblige à formuler précisément la faute et ce qu’on aurait voulu faire autrement, ce qui est exactement le travail. La seconde est la réparation transposée : faire ailleurs, pour quelqu’un d’autre, le geste qu’on n’a pas fait au bon moment.

Une réparation sans destinataire reste une réparation, parce qu’elle change celui qui l’accomplit, et c’est de lui qu’il est question ici. Rien n’oblige à y croire d’avance. Il suffit d’essayer une fois et de constater.

Si la rancune est dirigée vers quelqu’un d’autre et non vers vous, c’est un mécanisme voisin mais une autre porte d’entrée, traitée dans cet article sur ce que le corps fait de la rancœur.

Quand se pardonner n’est pas le bon sujet

Ces cinq étapes s’adressent à une faute identifiable, commise envers quelqu’un d’identifiable. Elles ne conviennent pas à tout, et les appliquer au mauvais problème ajoute de l’échec à ce qui n’allait déjà pas.

Trois situations demandent autre chose. Une culpabilité permanente, sans objet précis, qui se pose sur n’importe quel événement disponible : le sujet n’est pas une faute mais un rapport à soi, et l’article sur le fait de culpabiliser tout le temps prend le problème par le bon bout. Une culpabilité de survivant, ou celle qui suit un événement traumatique, qui relève d’un accompagnement spécialisé. Et la culpabilité d’une personne qui a subi, et non commis : dans les suites d’une agression ou d’une emprise, se croire coupable est un symptôme, pas un constat.

Si la culpabilité dure depuis des mois, s’accompagne d’un dégoût de soi, d’un repli ou d’idées noires, le bon interlocuteur est un médecin ou un psychologue, pas une méthode en cinq points. La manière dont on se parle au quotidien compte aussi, et cet article sur ce que dit la recherche sur la façon de se parler en donne le versant ordinaire.

Questions fréquentes

Combien de temps faut-il pour se pardonner à soi-même ?
Il n’y a pas de durée à annoncer, et les étapes ci-dessus n’avancent pas au même rythme. Nommer le reproche prend une soirée. Trouver une réparation possible prend souvent quelques jours de réflexion. Ce qui met le plus longtemps, c’est la rechute : la même scène revient un soir, plusieurs mois après, et la question n’est pas de l’empêcher mais de ne pas repartir de zéro à chaque fois. Un repère honnête est de viser une diminution de l’intensité plutôt qu’une disparition.
Se pardonner à soi-même, est-ce se donner une excuse ?
C’est la crainte la plus fréquente, et la recherche la contredit. Woodyatt et Wenzel distinguent le faux pardon de soi, qui consiste à nier sa responsabilité pour faire taire l’inconfort, du pardon de soi véritable, qui assume la faute et cherche à réparer. Les quatre expériences de Breines et Chen, publiées en 2012, vont dans le même sens : les personnes invitées à se traiter avec compassion après une transgression morale rapportaient davantage d’envie de réparer et de ne pas recommencer que celles à qui l’on remontait simplement l’estime de soi.
Comment se pardonner d’avoir fait du mal à quelqu’un qui n’est plus là ?
La réparation directe est fermée, mais la démarche ne l’est pas. Écrire la lettre qu’on n’enverra jamais, dire à voix haute ce qu’on aurait voulu dire, ou transposer la réparation sur quelqu’un d’autre reste une réparation réelle : elle engage la même reconnaissance de la faute et le même effort. Ce qui bloque, dans ces situations, est rarement l’absence de geste possible. C’est la croyance qu’un geste sans destinataire ne vaut rien.
Quelle est la différence entre se pardonner et oublier ?
Oublier retire le souvenir, se pardonner retire la condamnation. Après un vrai pardon de soi, le souvenir de la faute est toujours là, il reste désagréable, et il continue d’orienter les choix : c’est précisément ce qui le rend utile. Ce qui change est le commentaire qui l’accompagne. On passe de « je suis quelqu’un qui fait ça » à « j’ai fait ça », et cet écart de formulation est tout le sujet.
Faut-il demander pardon à l’autre avant de se pardonner ?
Quand c’est possible et que cela ne fait pas de mal supplémentaire à la personne concernée, oui, c’est la voie la plus courte : la restauration du lien fait une grande partie du travail. Mais elle n’est pas toujours souhaitable, et l’autre n’est jamais obligé d’accorder quoi que ce soit. Faire dépendre son propre apaisement d’une réponse qu’on ne contrôle pas revient à remettre les clés à quelqu’un qui n’a pas demandé à les porter.
Pourquoi je me sens coupable sans avoir rien fait de grave ?
Parce que la culpabilité n’est pas proportionnelle aux faits chez tout le monde. Certaines personnes ressentent une culpabilité de fond, détachée d’une faute précise, qui se fixe sur le premier événement disponible. Dans ce cas, chercher quoi se pardonner ne mène nulle part : le sujet n’est pas un acte à réparer mais un rapport à soi durablement sévère, qui se travaille autrement et souvent avec de l’aide.

Sources

  1. A Therapeutic Model of Self-Forgiveness With Intervention Strategies for Counselors — Cornish & Wade, Journal of Counseling & Development, 2015
  2. Self-Compassion Increases Self-Improvement Motivation — Breines & Chen, Personality and Social Psychology Bulletin, 2012
  3. Self-Forgiveness and Restoration of an Offender Following an Interpersonal Transgression — Woodyatt & Wenzel, Journal of Social and Clinical Psychology, 2013
  4. Exploring compassion: A meta-analysis of the association between self-compassion and psychopathology — MacBeth & Gumley, Clinical Psychology Review, 2012
  5. Self-Forgiveness: The Stepchild of Forgiveness Research — Hall & Fincham, Journal of Social and Clinical Psychology, 2005