
J’ai pardonné mais j’ai encore mal : ce que le pardon ne règle pas
Pourquoi la douleur reste alors que vous avez pardonné
La douleur reste parce que vous avez accompli une chose et pas deux. Renoncer à la rancune est une décision : elle se prend un soir, elle tient. Voir la colère et la tristesse baisser est autre chose, un déplacement lent qui ne se commande pas et qui n’arrive pas parce qu’on a décidé. Les chercheurs ont deux mots pour ces deux choses, et les confondre est précisément ce qui fait croire à un échec.
Le scénario est toujours à peu près le même. Un repas de famille en décembre, une phrase qui clôt le sujet : « c’est oublié, on n’en parle plus. » Elle est sincère. Trois mois plus tard, un prénom prononcé par quelqu’un d’autre fait monter la même chaleur dans la nuque, et avec elle une question désagréable : est-ce que j’ai menti ?
Non. La phrase prononcée en décembre était vraie, elle décrivait juste la partie qui dépendait de vous.
Mythe : décider de pardonner suffit à passer à autre chose
C’est l’idée qui fait le plus de dégâts, et elle est démentie par la mesure la plus simple qu’on puisse imaginer : on fait pardonner des gens, et on regarde ce qui a bougé.
Un essai contrôlé de l’équipe d’Everett Worthington a réparti 102 étudiantes entre un accompagnement au pardon de six heures et une liste d’attente (Lin, Worthington et al., 2014). Le protocole a bien fait bouger quelque chose, et une seule chose : le pardon émotionnel a progressé, le pardon décisionnel non. Autrement dit, ce que l’accompagnement faisait bouger, ce n’était pas la décision. Ce qui demandait six heures de travail, c’était le reste.
Ce qui change tout, en pratique : si la décision ne produit pas le soulagement, la répéter plus fort ne produira rien non plus. C’est la raison pour laquelle les démarches qui marchent ressemblent moins à une résolution qu’à un chemin en plusieurs étapes vers le pardon de quelqu’un qui nous a fait du mal, étalé dans le temps.
Pardonner et oublier ne se produisent pas en même temps
Une expérience de 2015 a posé la question frontalement : est-ce que pardonner fait oublier ? Des participants étaient amenés soit à pardonner émotionnellement un offenseur, soit à seulement décider de lui pardonner, soit ni l’un ni l’autre ; on mesurait ensuite ce qu’ils retenaient de l’offense (Lichtenfeld et al., 2015).
Seul le premier groupe se souvenait de moins de traits liés à l’offense. La simple décision de pardonner ne produisait pas cet effet.
Ce qu’il faut en retirer n’est pas « pardonnez émotionnellement pour oublier », qui serait une consigne absurde, puisque c’est justement la partie qu’on ne commande pas. C’est l’ordre des choses : l’allègement du souvenir arrive après, comme conséquence, jamais comme point de départ. Tant qu’on attend l’oubli comme preuve d’avoir pardonné, on surveille un indicateur qui ne peut pas encore bouger.
On dit que la douleur qui reste signifie un pardon raté
C’est la lecture la plus répandue, et la plus coûteuse. Elle ajoute à la blessure un reproche adressé à soi-même : non seulement ça fait mal, mais en plus j’aurais dû y arriver.
Rien dans la recherche ne soutient cette équivalence. Les deux composantes du pardon étant mesurées séparément et évoluant à des vitesses différentes, une douleur résiduelle est exactement ce qu’on attend d’un pardon en cours. Ce qui serait anormal, ce serait l’inverse : une offense réelle dont la trace émotionnelle disparaîtrait le jour de la décision.
Il existe en revanche un cas où la question mérite d’être posée : celui du pardon prononcé parce qu’on l’attendait de vous. Dit pour clore une tension, pour tenir un rôle dans une famille, pour ne pas être la personne qui fait durer. Ce pardon-là n’est pas raté, il n’a simplement jamais été demandé par vous, et c’est pour cela qu’il ne soulage rien.
Ce qui fait baisser la douleur, quand la décision ne suffit plus
La variable sur laquelle vous avez prise n’est pas l’offense, et ce n’est pas non plus votre volonté de pardonner. C’est le nombre de fois par jour où la scène est rejouée.
Chaque rediffusion remet le corps dans l’état où il était, et c’est cet état répété qui use, bien plus que l’événement d’origine. D’où une pratique qui ne demande ni d’excuser, ni d’obtenir des excuses, ni de ressentir quoi que ce soit de particulier : interrompre la rediffusion sans la combattre.
Concrètement, trois à cinq minutes, assis, sans rien à atteindre :
- Laisser le souffle descendre dans le ventre et ralentir de lui-même, sans forcer le compte. Un protocole de respiration diaphragmatique suivi sur plusieurs séances a été associé à une baisse de l’affect négatif chez des adultes en bonne santé (Ma et al., 2017).
- Quand la scène revient, et elle reviendra, ne pas la repousser : noter « c’est reparti », puis revenir à la sensation de l’expiration qui s’allonge.
- Refermer sans bilan. Pas de question du type « est-ce que j’ai pardonné aujourd’hui ? » : elle relance la rediffusion que la séance venait d’interrompre.
Le mouvement du souffle fait le travail à votre place : il monte, il redescend, il recommence sans que vous ayez à le porter. C’est tout ce qui est demandé pendant ces minutes. La même logique vaut hors du pardon, pour toutes les pensées qui tournent en boucle : arrêter de ruminer ne consiste jamais à gagner contre une pensée, mais à cesser de l’alimenter.
Si vous préférez être guidé que compter seul, c’est aussi ce que fait une méditation du pardon, et c’est encore autre chose quand c’est à vous-même que le reproche s’adresse : se pardonner à soi-même suit un chemin différent.
Quand le pardon n’est pas la bonne question
Cette lecture ne convient pas à toutes les situations, et il faut le dire franchement.
Si la relation continue d’abîmer quelque chose, travailler son pardon avant d’avoir posé une limite revient à réparer une vitre pendant qu’on jette encore des pierres. La limite passe en premier, le reste attend. De la même façon, une offense qui relève d’une violence ou d’une emprise ne se traite pas par un exercice de respiration : ça demande un interlocuteur, pas une technique.
Et il existe une sortie dont on parle peu, qui est pourtant la plus honnête dans certains cas : déposer la rancune sans pardonner. Cesser d’alimenter le souvenir, sans jamais prononcer le mot, sans rien accorder à personne. Ce n’est pas un pardon au rabais. C’est simplement une autre porte, et elle mène au même endroit : une scène qui se rejoue moins souvent.
Questions fréquentes
- Est-ce que j’ai vraiment pardonné si j’ai encore mal quand j’y pense ?
- Probablement oui. Les chercheurs distinguent le pardon décisionnel, qui est le choix de renoncer à la vengeance et au ressentiment, du pardon émotionnel, qui est le remplacement progressif de la colère par des émotions plus neutres. Le premier peut être acquis depuis longtemps quand le second est encore en route. Sentir le souvenir serrer la gorge dit donc où vous en êtes du second, pas que le premier n’a pas eu lieu.
- Combien de temps faut-il pour que la douleur baisse après avoir pardonné ?
- Les données disponibles ne permettent pas de donner une durée valable pour tout le monde, et aucune étude ne mesure le délai sur une offense ordinaire de la vie courante. Ce que montrent les essais d’accompagnement au pardon, c’est que la part émotionnelle bouge avec un travail délibéré, pas avec une simple résolution. Un repère plus utile qu’une durée : la fréquence à laquelle la scène se rejoue toute seule dans votre tête.
- Faut-il reparler à la personne pour que ça passe ?
- Non, ce sont deux démarches différentes. Pardonner concerne votre rapport au souvenir ; se réconcilier concerne la relation, et suppose que la personne soit sûre à fréquenter. On peut très bien voir sa colère baisser tout en gardant une distance définitive, et c’est souvent la seule issue tenable quand le comportement n’a pas changé.
- Pourquoi la douleur revient-elle d’un coup, des mois plus tard ?
- Parce qu’un détail de la scène a été réactivé : une date, un lieu, une phrase, une odeur. Ce retour ne défait pas le chemin parcouru, il réactive une trace qui existe toujours. Le signe que les choses avancent n’est pas l’absence de ces retours, c’est leur intensité, leur durée et le temps qu’il vous faut pour revenir à votre journée.
- Que faire quand on s’en veut d’avoir encore mal après avoir pardonné ?
- Repérer d’abord que c’est une deuxième couche, ajoutée à la première : à la douleur de l’offense s’ajoute le reproche de ne pas en être sorti. C’est cette deuxième couche qui épuise le plus, et elle vient d’une attente fausse, celle d’un pardon qui éteindrait tout en une fois. La poser, c’est déjà retirer la moitié de la charge.
- Quand consulter plutôt que continuer seul ?
- Quand la scène se rejoue tous les jours depuis des mois, quand le sommeil, l’appétit ou le travail en sont visiblement affectés, ou quand l’offense relève d’une violence ou d’une emprise. Dans ces cas, le pardon n’est pas le bon premier outil, et un psychologue ou votre médecin traitant sont de meilleurs interlocuteurs qu’un exercice de respiration.
Sources
- Forgive and Forget: Differences between Decisional and Emotional Forgiveness — Lichtenfeld et al., 2015
- Efficacy of REACH Forgiveness Across Cultures — Lin, Worthington et al., 2014
- The Effect of Diaphragmatic Breathing on Attention, Negative Affect and Stress in Healthy Adults — Ma et al., 2017


