Un coussin de méditation posé de travers sur un parquet, un téléphone retourné à côté, quand on n’arrive pas à méditer
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Je n’arrive pas à méditer : quatre croyances qui font abandonner

Élise FontaineÉlise Fontaine6 min de lecture

Pourquoi ai-je l’impression de ne pas arriver à méditer ?

Parce que vous mesurez votre séance à un critère qui n’a jamais été le bon : l’absence de pensées. Un esprit qui part et qui revient n’indique pas un défaut de méthode, c’est le mouvement normal de l’attention. La phrase « je n’arrive pas à méditer » décrit presque toujours une attente mal calibrée, pas une inaptitude.

Cette phrase, je l’entends à chaque début de cycle. Elle arrive en général à la troisième séance, jamais à la première.

La première fois, on s’assoit avec de la curiosité. La deuxième, on remarque que ça pense beaucoup. La troisième, on conclut qu’on n’est pas fait pour ça, et le coussin retourne dans le placard. Ce qui s’est glissé entre la deuxième et la troisième séance n’est pas une difficulté technique : c’est un verdict. Quatre croyances le fabriquent, et aucune ne résiste à un examen sérieux.

Mythe : méditer, c’est réussir à ne plus être distrait

C’est la définition la plus répandue, et la plus décourageante. Elle installe une compétition entre vous et votre cerveau, dans laquelle il gagne à tous les coups.

Le raisonnement paraît solide : si l’esprit calme est le but, alors l’esprit agité est l’échec. On en déduit un barème. Séance sans pensée parasite : réussie. Séance traversée par la liste de courses, la réunion de 14 heures et une remarque entendue la veille : ratée.

Ce barème coûte cher. Il pousse à lutter contre un organe qui fait exactement son travail. C’est le même malentendu que celui qui pousse à vouloir faire le vide dans sa tête, avec les mêmes résultats.

Chaque retour de l’attention est l’exercice lui-même

En 2012, une équipe de l’université Emory a demandé à des méditants expérimentés de signaler, en appuyant sur un bouton, le moment précis où ils s’apercevaient que leur esprit était parti. Le tout sous imagerie cérébrale.

Les chercheurs y ont lu un cycle en quatre temps : l’esprit s’éloigne, on remarque qu’il s’est éloigné, on ramène l’attention, l’attention se stabilise. Puis l’esprit repart, et le tour recommence. Chaque phase mobilise des réseaux cérébraux distincts.

Ce détail change la lecture d’une séance. Le vagabondage n’est pas une panne dans l’exercice, c’est la première des quatre phases de l’exercice. Sans distraction, il n’y a rien à ramener, donc rien à entraîner. Une séance parfaitement immobile serait à la concentration ce qu’une salle de sport sans charges est aux jambes.

Autrement dit, la personne qui décroche quarante fois en dix minutes ne rate pas sa séance. Elle fait quarante répétitions.

Reste la question pratique : ramener l’attention sur quoi ? Le choix du point d’appui compte, et il en existe plusieurs, du souffle aux sensations de contact, comme détaillé dans ce guide sur ce qu’on fait de son attention pendant une séance.

On croit qu’un mental agité est le signe qu’on n’est pas fait pour ça

Celle-ci est plus sournoise, parce qu’elle se déguise en lucidité. « Certains ont l’esprit tranquille, moi non, autant l’admettre. »

L’argument suppose deux catégories de gens : ceux dont le mental se tient sage, et les autres. Cette ligne de partage n’existe pas. Ce qui varie d’une personne à l’autre, c’est la vitesse à laquelle on remarque qu’on est parti, pas la fréquence des départs.

Est-ce normal d’avoir l’esprit qui vagabonde pendant la méditation ?

Oui, et pas seulement pendant la méditation. En 2010, deux chercheurs de Harvard ont interrogé plus de deux mille adultes à des moments aléatoires de leur journée, via une application. Dans 46,9 % des relevés, les personnes pensaient à autre chose qu’à ce qu’elles étaient en train de faire.

Presque une minute sur deux. Hors de tout coussin, hors de toute pratique. En marchant, en mangeant, en travaillant.

Exiger dix minutes d’attention continue revient donc à se demander une performance que la vie ordinaire n’atteint jamais. La même étude s’intéressait à l’humeur, et notait que ces moments de vagabondage comptaient en moyenne parmi les moins agréables de la journée. Ce qui donne à la pratique un intérêt sans rapport avec la performance : non pas supprimer ces départs, mais les remarquer plus tôt. Sur ce que devient un mental qu’on cesse de combattre, cet article sur le calme mental détaille le mécanisme.

On dit qu’il faut tenir vingt minutes pour que ça compte

Vingt minutes, deux fois par jour, en tailleur. La consigne circule tellement qu’elle passe pour un seuil minimal.

Elle produit surtout des abandons. Une personne qui vise vingt minutes dès la première semaine tiendra trois jours, ratera le quatrième, et lira ce trou comme la confirmation qu’elle n’y arrive pas. La marche est trop haute, donc on ne la monte pas.

Deux semaines d’entraînement suffisent à faire bouger l’aiguille

En 2013, des chercheurs de l’université de Californie à Santa Barbara ont fait suivre à des étudiants deux semaines d’entraînement à la pleine conscience. Deux semaines, pas deux ans.

À la sortie, le groupe entraîné montrait moins de vagabondage mental et une meilleure mémoire de travail, avec des scores de compréhension écrite en hausse sur un test standardisé. Soyons précis sur ce que dit l’étude : le protocole était encadré, collectif et régulier, ce n’étaient pas cinq minutes grappillées dans le métro. Mais l’échelle de temps utile se compte en semaines, pas en années de retraite.

Ce que ça implique au quotidien est peu spectaculaire. Six minutes tenues quatre fois par semaine valent mieux qu’une séance de vingt minutes tous les quinze jours, parce que la compétence travaillée est la bascule, et que la bascule se répète. La durée ne fait que multiplier les occasions de basculer.

Commencer petit n’est pas une version dégradée de la pratique. C’est la posture du débutant, celle qui laisse encore de la place à ce qui arrive.

Idée reçue : se reprendre sèchement fait progresser plus vite

« Je me suis encore laissé distraire. » Le ton intérieur monte, on se rappelle à l’ordre, la mâchoire se serre un peu. Beaucoup pensent que cette sévérité accélère les choses.

Elle fait l’inverse. Se réprimander ajoute une couche de pensée par-dessus la pensée initiale, ce qui rallonge le temps passé loin du souffle. Et une pratique associée à un reproche devient une pratique qu’on évite.

Ce qui reste quand on arrête de compter les séances ratées

Il reste la seule chose qui se pratique vraiment : revenir. Pas rester, pas tenir, pas réussir. Revenir.

C’est un geste minuscule, sans sensation particulière, qui ne procure aucune satisfaction sur le moment. On s’aperçoit qu’on pensait à autre chose, et on ramène. Répété quelques centaines de fois sur quelques semaines, ce geste finit par se présenter ailleurs que sur un coussin : dans une file d’attente, au milieu d’une discussion tendue, à trois heures du matin quand le plafond devient intéressant. C’est là qu’il sert.

La résilience dont il est question ici n’a rien d’héroïque. Elle ressemble beaucoup à celle qu’on mobilise face aux émotions difficiles, et qui ne consiste pas à garder le ciel bleu.

Une réserve, tout de même. Ce qui précède s’adresse à une difficulté d’attention ordinaire. Si les pensées qui reviennent sont intrusives, envahissantes, liées à un souvenir traumatique ou à une anxiété qui déborde sur les journées, s’asseoir seul avec elles peut aggraver les choses plutôt que les apaiser : l’accompagnement d’un professionnel est alors le bon point de départ, et la pratique viendra après, ou à côté.

Pour tout le reste, la phrase « je n’arrive pas à méditer » mérite une correction minime. Vous n’arrivez pas à ne plus penser. Personne n’y arrive. Ce n’était pas l’exercice.

Sources

  1. Mind wandering and attention during focused meditation: a fine-grained temporal analysis of fluctuating cognitive states — Hasenkamp et al., 2012
  2. A wandering mind is an unhappy mind — Killingsworth & Gilbert, 2010
  3. Mindfulness training improves working memory capacity and GRE performance while reducing mind wandering — Mrazek et al., 2013